Le Monde de Steve McCurry

Exposition au musée Maillol de Paris

Jusqu’au 29 mai 2022

L’exposition consacrée au grand photographe américain Steve McCurry au musée Maillol est un enchantement ! Plus de 150 clichés sont proposés au public, tous plus beaux les uns que les autres. La passion du voyage et de la rencontre est au coeur de son travail, débuté dans les années 70. L’approche humaniste du photographe est émouvante et passionnante. Steve McCurry n’a cessé d’aller au contact des autres, aux quatre coins de la planète.

L’Afghanistan, l’Inde, le Pakistan sont des pays qui le passionnent. Il s’y rend à de très nombreuses reprises, parfois au risque de sa vie. Kaboul, Srinagar, Mumbaï, Karachi… Steve McCurry va partout et, au prix d’une patience infinie, réalise des clichés d’une beauté stupéfiante. Les portraits ont fait sa renommée car il sait capter quelque chose d’unique dans le regard des personnes qui lui font confiance.

Cette rétrospective est formidable car le visiteur voyage au Mali, au Cambodge, au Brésil, en Chine, au Yémen… La beauté à couper le souffle des paysages ensorcèlent, les couleurs sont vives, éclatantes. Et la condition humaine, une obsession.

Ces dernières années, Steve McCurry a été témoin d’événements terribles. Il est en effet présent à New York le 11 septembre 2001 de même qu’il se rend au Japon après l’effroyable tsunami de mars 2011. Face à ces catastrophes, face à l’indicible, Steve McCurry a utilisé son savoir-faire et son art pour garder une trace, pour que la mémoire de ces tragédies demeure. Depuis près de 40 ans, beauté et dureté sont intimement liées dans son travail. Cette exposition en rend magnifiquement compte.

Site du musée Maillol

5 coups de coeur littéraires en 2021 !

Mon année 2021 a été riche en lectures diverses et variées. Je partage avec vous cinq coups de coeur. Ce sont des livres très différents les uns des autres, mais l’émotion a, à chaque fois, été au rendez-vous :

-« Hamnet » de Maggie O’Farrell aux éditions Belfond : Susanna, Hamnet et Judith sont les trois enfants nés de l’union d’Agnès et William (Shakespeare). Maggie O’Farrell tisse une histoire passionnante autour de cette famille hors du commun. Agnès est une héroïne inoubliable.

-« Bélhazar » de Jérôme Chantreau aux éditions Phébus : encore un personnage très marquant qui a bien existé dans la vie réelle. Bélhazar est un jeune homme qui meurt à 18 ans dans des conditions troubles. L’auteur/narrateur s’empare de ce fait divers, mène l’enquête entre Bretagne et pays basque. Une vraie réussite littéraire à l’image de Bélhazar, pleine de mystère.

-« Memorial Drive » de Natasha Trethewey aux éditions de l’Olivier : l’autrice rend hommage à sa mère assassinée dans les années 80 par son compagnon. Le traumatisme de cette disparition brutale est analysé de façon passionnante. Comment survit-on a un tel choc ? L’écriture est-elle un moyen de panser les blessures ? Plus de trente ans après les faits, Natasha Trethewey a le courage d’affronter des souvenirs douloureux. Son témoignage est très touchant.

-« Le roman de Jim » de Pierric Bailly aux éditions P.O.L : ce livre est bouleversant. Ce que vit Aymeric est déchirant. Plein d’amour pour un enfant dont il n’est pas le père biologique, il doit affronter les souffrances de la séparation. Dans un style percutant et très direct, Pierric Bailly signe un roman coup de poing. C’est un mélodrame mais aussi une chronique sociale très intéressante.

-« Sidérations » de Richard Powers aux éditions Actes Sud : peut-être le livre qui m’a le plus impressionné cette année. Le relation père-fils est au coeur du roman ainsi que bien d’autres thèmes passionnants (astrobiologie, écologie,…). L’immensité du monde et la vie intérieure des personnages se font écho. Ce livre est une claque.

Et vous, vos coups de coeur ?

Cinéma 2021 : mon bilan

Plusieurs films m’ont ému, remué, bouleversé en 2021. D’autres m’ont déçu. Et tellement de films que je n’ai pas pu voir !

Mon top 10 :

Annette de Leos Carax

Drive my car de Ryusuke Hamaguchi

3 ° Nomadland de Chloé Zhao

Une histoire d’amour et de poésie de Leyla Bouzid

Onoda – 10000 nuits dans la jungle de Arthur Harari

6° Julie en 12 chapitres de Joachim Trier

7° Les Olympiades de Jacques Audiard

8° Bergman Island de Mia Hansen-Løve

9° La fracture de Catherine Corsini

10° Tout s’est bien passé de François Ozon

Et vous, votre bilan ?

Mes déceptions : Mourir peut attendre, Madres paralelas

Films que j’ai ratés en salle : Illusions perdues, Falling, Le diable n’existe pas, Les intranquilles, Le sommet des dieux, Chers camarades…

Audiard, Corsini, Trier

Les Olympiades, film de Jacques Audiard

La Fracture, film de Catherine Corsini

Julie en 12 chapitres, film de Joachim Trier

Trois formidables films ont retenu mon attention ces dernières semaines. Trois films très différents, tant sur le fond que sur la forme, qui délivrent chacun à leur manière un message original. Ils décrivent notre époque de façon intelligente, cette époque marquée par un certain désenchantement, une forme subtile de mélancolie.

« Les Olympiades« est un objet cinématographique d’une grande élégance. Dans ce nouveau film, Jacques Audiard propose un très beau noir et blanc qui sublime les trois personnages principaux interprétés par de jeunes acteurs de grand talent. Julie Zhang, Noémie Merland et Makita Samba crèvent l’écran. Nous sommes à Paris dans le 13ème arrondissement, quartier des Olympiades à l’architecture si particulière. Rencontre, amour, désamour, changement de vie… Les personnages se cherchent, se trompent, apprennent de leurs erreurs… Ils apprennent surtout à aimer malgré la dureté d’une époque qui donne de plus en plus de place aux rencontres sur Internet. Le film est plein de charme et aborde de façon subtile un tas de sujets très intéressants (le harcèlement, l’affirmation de soi, la place des enseignants dans la société…).

« La Fracture » nous parle aussi de façon très forte de la France d’aujourd’hui. L’hôpital est le personnage principal et il ne se porte pas bien. S’y rencontrent les différentes couches de la société. Le personnel soignant, débordé par la charge de travail, tente de faire au mieux pour s’occuper de tous les patients alors même que les blessés affluent du fait des violences policières qui émaillent une manifestation de Gilets Jaunes. Le ton choisi par Catherine Corsini est résolument celui du pamphlet voire de la farce. Bourgeois et prolos se retrouvent face à face et cela fait des étincelles. C’est très drôle et en même temps tragique. Valeria Bruni Tedeschi, en pleine crise de couple car quittée par sa compagne interprétée par Marina Foïs, est irrésistible dans ses exagérations et dans le mépris de classe qu’elle exprime sans vergogne. Elle se retrouve coincée sur un brancard en compagnie d’un Pio Marmaï au bout du rouleau, chauffeur de poids lourd et gilet jaune. L’incompréhension entre ces personnages issus d’univers sociaux opposés est abyssale. La réalisatrice montre, en forçant le trait, à quel point les fractures de la société française sont aujourd’hui loin d’être résolues.

« Julie en 12 chapitres » de Joachim Trier est un film d’une grande originalité et d’une grande sensibilité Le réalisateur norvégien invente le personnage de Julie et nous raconte son entrée dans l’âge adulte et sa vie de jeune femme, en douze chapitres. Qui est Julie ? Difficile à dire car c’est un personnage ambivalent, insatisfait, en recherche permanente d’un idéal, mélancolique. Elle aime et est aimée, mais est-elle comblée ? Parvient-elle à savourer pleinement la joie d’une relation équilibrée ? Les tourments de Julie traversent tout le film malgré le bonheur qu’apportent les deux rencontres amoureuse sincères qui marquent sa vie. Sa psyché est mise en image dans une scène mémorable. Après avoir consommé des champignons hallucinogènes, Julie bascule dans un bad trip. Joachim Trier filme alors les angoisses de la jeune femme (la peur de devenir mère, le peur de vieillir), met en avant son ressentiment à l’égard d’un père distant qui ne lui a pas assez donné d’amour. La magnifique interprétation de Renate Reinsve, justement récompensée à Cannes pour ce rôle, est très émouvante. Julie est un personnage qu’on n’oublie pas.

Sidérations

Roman de Richard Powers

Editions Actes Sud

Date de sortie en France : septembre 2021 (traduction de Serge Chauvin)

Le nouveau roman de Richard Powers est passionnant. L’auteur réussit l’exploit d’aborder une multitude de sujets : la relation père-fils, les ravages du réchauffement climatique, le processus de deuil, l’exploration de l’univers… Théo Byrne est astrobiologiste. Universitaire reconnu, il est spécialiste des exoplanètes. Passionné de Science-Fiction depuis son plus jeune âge, il a trouvé dans cette profession une manière de faire coïncider rêve et réalité. Grâce aux progrès fulgurants en matière d’observation de l’espace lointain, son but est de faire la découverte d’astres inconnus. Son imaginaire est peuplé de planètes plus différentes les unes que les autres. Il les décrit avec beaucoup de détails à son jeune fils de neuf ans Robin avant le coucher du soir. Ces moments à deux sont importants pour ces deux êtres blessés. En effet, Théo et Robin tentent de survivre au drame de la disparition brutale d’Aly. Théo est veuf, Robin orphelin de mère.

La relation père-fils est centrale dans le récit. Théo fait ce qu’il peut pour apaiser le chagrin de Robin. Les troubles du comportement de ce dernier laissent le père démuni. A l’école, Robin est sans cesse en décalage, ne parvient pas à s’intégrer au groupe. Il se pose beaucoup de questions sur la survie de l’humanité, est révolté par l’inaction des politiques dans le domaine environnemental. Sa mère était une militante acharnée de la cause écologique, une combattante à l’énergie débordante. Il se connecte à elle en poursuivant le combat.

L’un des aspects les plus troublants du récit de Richard Powers réside dans cette relation au-delà de la mort qui unit Robin à sa mère. En effet, son père Théo refuse que la tristesse et l’agitation de son fils soit traitée de façon médicamenteuse. Il accepte qu’un traitement révolutionnaire lui soit administré. Robin bénéficie donc de plusieurs séances d’IRM dans lesquelles l’intelligence artificielle tient un rôle majeur. Robin apprend à gérer ses émotions et à développer son empathie. Les progrès du jeune garçon sont fulgurants. Il s’apaise, contrôle de mieux en mieux sa colère. Ce programme lui permet aussi de se connecter aux émotions passées de sa mère…

« Sidérations » est donc un récit qui aborde des domaines à la fois scientifiques, politiques, psychologiques. Cette histoire est aussi pleinement inscrite dans l’actualité. L’inquiétude voire la rage du jeune Robin face à la destruction des écosystèmes fait écho aux nombreuses manifestations menées de nos jours partout dans le monde par de jeunes militants écologistes. Greta Thunberg est clairement une source d’inspiration pour Richard Powers. L’espoir d’un monde meilleur est grand. Les planètes lointaines qu’aiment observer et imaginer Théo et son fils sont une façon d’échapper au marasme. C’est aussi une manière de prendre conscience de l’incroyable beauté de la planète Terre, et de sa fragilité.

Lectures diverses et variées (septembre-octobre 2021)

Le roman de Jim Pierric Bailly, Editions P.O.L

Mon maître et mon vainqueur,François-Henri Désérable, Editions Gallimard

Ombres sur la Tamise, Michael Ondaatje, Editions de L’Olivier

Profession romancier, Haruki Murakami, Editions Belfond

Trois découvertes et une valeur sûre. Mes dernières lectures m’ont permis d’aller à la rencontre du travail de trois écrivains que je ne connaissais pas encore (Bailly, Désérable, Ondaatje) et d’en retrouver un qui fait partie de mon panthéon littéraire depuis longtemps (Murakami).

« Le roman de Jim » est un choc et un vrai coup de cœur. Difficile de retenir ses larmes à la lecture de ce roman poignant qui décrit avec beaucoup d’intensité le lien qui unit le héros Aymeric à Jim, l’enfant dont il n’est pas le père biologique mais pour qui il déborde d’amour. La vie d’Aymeric n’est pas facile. Il lutte au quotidien pour survivre, se laisse un temps entraîné dans des combines illégales. Sa vie s’illumine quand sa compagne, de quinze ans son aînée, met au monde un enfant pour lequel il nourrit dès le départ des sentiments très forts. Il l’élève, s’épanouit dans ce nouveau rôle de (beau) père. Vient le temps de la rupture sentimentale… J’ai rarement lu un livre qui décrit aussi bien ce que ressent un homme pour un enfant qu’il voit grandir, alors même que cet homme n’est pas le « vrai » père. Les souffrances de la séparation sont décrites avec beaucoup de justesse. C’est déchirant.

« Mon maître et mon vainqueur » est un roman où la poésie tient une grande place. François-Henri Désérable construit une histoire autour du thème de la passion amoureuse adultère en créant deux personnages (Tina et Vasco) passionnés par les grands auteurs, Verlaine et Rimbaud en tête… Leur histoire d’amour est faite de de plaisir, de violence, de mensonge. L’auteur possède d’indéniables qualités de conteur. Il sait habilement tenir son lecteur en haleine, utilise les ressorts du roman à suspense. Tout cela ne m’a pas convaincu. L’auteur veut, me semble t-il, épater le lecteur. Il imagine des scènes invraisemblables qui rendent le récit assez inintéressant au final. L’émotion, n’est pas au rendez-vous.

« Ombre sur la Tamise » est une vraie découverte. J’ai été charmé par l’atmosphère mystérieuse qui se dégage de ce récit. Nous sommes au lendemain de la Deuxième Guerre Mondiale, en 1945, à Londres. Le narrateur, Nathaniel, et sa soeur, Rachel, sont deux adolescents dont la vie bascule le jour où leurs parents décident de s’exiler à Singapour et de les confier à un homme inconnu surnommé « Papillon de nuit ». Littéralement abandonnés, ils continuent de vivre malgré les secrets et les non-dits. Cet abandon est aussi synonyme de liberté. C’est le temps des découvertes faites de rencontres multiples et étranges. Le récit, très habilement construit, nous permet de comprendre que la guerre a bouleversé beaucoup de choses. La mère des enfants est impliquée dans un réseau d’espionnage, tombe amoureuse et décide de mettre sa vie de femme au dessus de ses responsabilités de mère. Les années passent, les choses s’éclaircissent mais pas totalement. J’ai adoré me plonger dans cette période de l’Histoire de Londres, ville si romanesque.

Enfin, j’ai retrouvé avec beaucoup de plaisir un auteur que j’affectionne particulièrement, Haruki Murakami. J’ai pratiquement tout lu : Kafka sur le rivage, Chroniques de l’oiseau à ressort, La Ballade de l’impossible, L’incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage, Les amants du Spoutnik… C’est un auteur qui me fascine. C’est donc avec beaucoup d’intérêt que j’ai lu son essai « Profession romancier« . Son premier roman, il l’écrit à trente ans suite à une révélation quasi divine lors d’un match de baseball. Aujourd’hui, il est traduit partout et c’est l’un des auteurs les plus connus au monde. Son oeuvre s’est construite petit à petit, son style a évolué. Il se considère comme un artisan qui ne cesse d’apprendre, cherchant au plus profond de lui-même, mais aussi dans la vie de tous les jours qu’il observe avec acuité, les ressources qui lui permettent d’inventer des histoires qui disent quelque chose de l’humanité. Le plus dur selon lui, ce n’est pas d’écrire un roman, mais de faire de l’écriture de romans un métier, de conserver la passion de l’écriture tout au long de sa vie. Cela demande une forme d’ascèse, de renoncement, de vigilance qui ne sont pas données à tout le monde selon lui.

Un si petit oiseau / À quoi rêvent les étoiles

« Un si petit oiseau » de Marie Pavenko aux éditions Flammarion

« A quoi rêvent les étoiles » de Manon Fargetton aux éditions Gallimard Jeunesse

L’émotion est au rendez-vous des romans de Marie Pavlenko et Manon Fargetton parus respectivement en 2019 et 2020. Ils font tous les deux partie de la sélection du Défi Babelio.

Avec « Un si petit oiseau » , Marie Pavlenko aborde un sujet délicat, difficile voire gênant : l’amputation. Abi, sa jeune héroïne, voit sa vie bouleversée suite à un grave accident de voiture. Gravement blessée, elle perd son bras. Elle a 20 ans, sa vie s’écroule. Elle déménage, perd ses amis, abandonne ses études et son rêve de devenir vétérinaire. La douleur et surtout la honte deviennent son quotidien. Comment vivre avec ce membre manquant, comment accepter le regard des autres sur le moignon. Un long chemin de reconstruction psychologique est nécessaire. Abi a la chance d’être bien entourée. Sa famille (sa mère, son père, sa jeune soeur) est chamboulée par le drame, mais la vie continue. Entre rires et larmes, le roman offre une belle description des sentiments mêlés qui étreignent chacun des personnages. L’humour, très présent, est une arme efficace pour dédramatiser et pour rester dans la joie malgré tout. Abi renoue aussi avec un ami d’enfance, Aurèle. Une rencontre déterminante qui permet à la jeune femme de prendre le chemin de l’acceptation. L’ornithologie, la littérature, le cinéma sont des passions qui les unissent. Tout est fluide entre ces deux personnages, pas de place pour le jugement. Chacun fait un pas vers l’autre, et contre toute attente, l’amour s’invite…

Le livre de Manon Fargetton, « A quoi rêvent les étoiles » est un formidable roman choral. Cinq personnages principaux nous racontent une même histoire : Alix, Titouan, Armand, Gabrielle, Luce. Beaucoup de thèmes sont abordés : le travail de deuil, l’entrée dans l’âge adulte, la passion du théâtre… Avec beaucoup de talent, l’autrice tient en haleine le lecteur et construit petit à petit une histoire cohérente dans laquelle tous ces personnages, liés des uns aux autres, apprennent quelque chose sur eux-mêmes, évoluent, grandissent. Les dialogues sont brillants d’authenticité ; l’humour et l’émotion sans cesse se côtoient. Le personnage de Titouan, jeune lycéen, est particulièrement marquant : mal dans sa peau, il décide du jour au lendemain de vivre en ermite dans sa chambre, limite au maximum ses besoins. Au grand désarroi de ses parents, ce repli volontaire lui apparait comme la condition de sa survie. Il garde contact avec l’extérieur grâce à un jeu vidéo en ligne. La vie est moins compliquée quand tout est virtuel. Étonnamment, son téléphone va être le vecteur d’un grand bouleversement : totalement par hasard, il entre en contact par SMS avec Luce, qui vient de perdre son mari (le numéro de téléphone de son défunt mari lui a été attribué par erreur). S’engage entre eux une correspondance très étonnante et salvatrice pour tous les deux… Une des très belles idées de ce roman qui nous parle joliment du lien entre les générations, de transmission.

By Heart

Texte et interprétation : Tiago Rodriguez

Spectacle programmé dans le cadre du Festival d’Automne

« By Heart » est une expérience de théâtre peu banale. C’est un moment plein d’humour, de malice mais aussi de partage. Tiago Rodriguez est un formidable passeur. Il partage sa passion pour les mots, pour la littérature, pour les livres et fait l’éloge du « par coeur ». Apprendre pour ne jamais oublier, pour toucher du doigt l’éternité, mais aussi pour vaincre toutes les oppressions, tous les totalitarismes. La forme du spectacle est légère, décontractée, mais le fond du propos est profond voire grave : face à tous les périls, la littérature est un refuge, un espace de liberté.

Tiago Rodriguez est seul quand les spectateurs pénètrent dans la salle de spectacle. Autour de lui, plusieurs chaises, des livres au sol ou empilés dans de petites caisses. Un dispositif original est proposé : dix personnes peuvent le rejoindre et s’amuser avec lui sur scène. Le moment est en effet très ludique. Les spectateurs courageux sont invités à apprendre par coeur les vers d’un très beaux sonnet de Shakespeare… Les mots du poète résonnent, émeuvent déjà. Les participants se prennent au jeu, font l’expérience de cet exercice difficile qu’est le « par coeur ». Même si la mémoire peut parfois jouer des tours, les mots se fixent peu à peu. Tiago Rodriguez endosse avec humour le rôle du professeur, du répétiteur. Il évoque aussi des souvenirs personnels (le lien fort qu’il a entretenu avec sa grand-mère à la fin de sa vie), nous parle des auteurs qui comptent pour lui. Ses goûts éclectiques sont enthousiasmants : Georges Steiner, Boris Pasternak, Ray Bradbury, Joseph Brodsky. Il donne envie d’aller lire ou relire ces grands écrivains et fait aussi passer un message qui lui tient à coeur : il faut continuer à lire, à apprendre, à échanger, à partager, tout le temps, partout.

Une histoire d’amour et de désir

Film de Leyla Bouzid

Avec Sami Outalbali, Zbeida Belhajamor

Date de sortie : 1er septembre 2021

« Une histoire d’amour et de désir » est un bijou. Le thème de la rencontre amoureuse, tant de fois traité au cinéma, est ici abordé du point de vue masculin. Ahmed, le jeune héros de 18 ans, fait ses premiers pas à la Sorbonne et tombe très vite sous le charme de la belle Farah. Tous deux étudient les lettres et choisissent en enseignement optionnel la poésie érotique arabe. Leur passion commune pour la littérature les rapproche. L’attirance est réciproque. Peu à peu, ils se découvrent, se fréquentent, se baladent à Paris, ville qu’ils ne connaissent ni l’un ni l’autre très bien. Le film décrit à merveille les joies éprouvées par ces deux jeunes personnes qui profitent d’une liberté et d’une indépendance toute nouvelle. Les années d’université sont synonymes de rencontres multiples, d’expériences nouvelles, d’excès…

Ahmed et Farah n’ont pas eu le même parcours. Lui a grandi en banlieue parisienne, dans ce que l’on appelle un quartier. Elle vient de Tunis, est issue d’un milieu plus aisé. De façon un peu provocante, Ahmed qualifie sa nouvelle amie de « bourge ». Le sentiment amoureux peut-il faire fi de ces différences ? Pour aimer et oser aller vers l’inconnu, n’est-il pas nécessaire de dépasser les préjugés, les habitudes inculquées par son milieu d’origine ? Le jeune homme est tiraillé : dans son quartier, il a une image à assumer, celle du grand frère qui surveille les faits et gestes de sa jeune soeur ; à Paris, sa nouvelle vie sociale l’invite à quitter ses vieux réflexes, à évoluer, à changer. Le sentiment amoureux naissant et le désir qui l’accompagne le perturbent. Il est maladroit voire blessant à l’égard de Farah. La réalisatrice montre avec beaucoup de délicatesse combien il est parfois difficile d’ouvrir son coeur, de prendre le risque de l’amour, sans peur. Ahmed est touchant dans sa fragilité. C’est l’une des grandes qualités du film que de montrer à quel point les hommes, au début de leur vie amoureuse, se sentent démunis et parfois effrayés à l’idée de ne pas être à la hauteur. C’est un thème qui n’est pas si souvent exploré.

Leyla Bouzid est une réalisatrice de grand talent. J’avais adoré son précédent film « A peine j’ouvre les yeux » sorti en 2015.

Drive my car

Film de Ryusuke Hamaguchi

Avec Hidetoshi Nishijima, Toko Miura, Reika Kirishima

Date de sortie en France : 18 août 2021

« Drive my car » est un film d’une incroyable richesse. On y parle beaucoup de théâtre car le héros du film Yûsuke Kafuku, est metteur en scène et acteur de renom. Il est invité par un théâtre à Hiroshima dans le sud du Japon. En résidence pendant plusieurs semaines, il est chargé de mettre en scène la célèbre pièce de Tchekhov « Oncle Vania » : il recrute les comédiens de nationalités différentes, les fait répéter. Une actrice sourde est aussi retenue. De très belles scènes nous permettent de découvrir le travail de création d’une pièce.

Étonnamment, il travaille aussi beaucoup dans sa voiture. Au cours de ses déplacements, il a en effet pris l’habitude d’écouter l’enregistrement des pièces dans lesquelles il joue ou qu’il met en scène. A Hiroshima, les circonstances le contraignent à se faire conduire par un chauffeur. Il fait donc connaissance d’une jeune fille de 23 ans, Misaki Watari, qui l’accompagne pendant toute cette période de travail.

Ces deux personnages sont passionnants. Ils ne devaient jamais se rencontrer mais vont ensemble accomplir un grand chemin. Chaque jour, Tchekhov et ses personnages sont avec eux, en toile de fond. Le texte de la pièce passe en boucle dans la voiture et résonne avec leurs propres peines et blessures. Vania, Sonia, Elena, Sérébriakov, tous ces personnages désespérés tentent de trouver un sens à leur vie malgré les épreuves, les deuils, les souffrances. Il faut continuer à vivre nous disent-ils…

A l’intérieur de la voiture, Yûsuke et Misaki s’apprivoisent peu à peu, s’apprécient de plus en plus, tout en gardant beaucoup de pudeur l’un envers l’autre. Ce sont deux êtres blessés que la vie n’a pas épargné. Petit petit, ils se confient l’un à l’autre, évoquent les tourments qui les rongent, se soutiennent. Communiquer pour se décharger d’un poids trop lourd, pour réussir à se pardonner. Le film est bouleversant car il montre à quel point la parole est libératrice. Face aux drames de l’existence et au sentiment de culpabilité, la rencontre avec l’autre peut permettre d’aller vers la joie, malgré tout.