Sélection Ado du Défi Babelio 2020-2021 : mes coups de cœur

Depuis plusieurs années déjà, le site Babelio, bien connu des passionnés de littérature, donne son nom à un défi littéraire à destination des jeunes lecteurs. Des ouvrages de littérature jeunesse de grande qualité sont proposés au sein de trois sélections : 30 titres pour la sélection Junior (CM2-6e), 35 pour la sélection Ado (5e-4e) et 40 pour la sélection Ado+ (3e-lycée). Les classes participantes, inscrites par leurs professeurs, ont la « lourde » tâche de lire l’intégralité des ouvrages sélectionnés et de partager leurs critiques sur le site !

J’ai eu le plaisir de découvrir ces dernières semaines la sélection Ado car pour la première fois une classe de 5ème de mon établissement va se lancer dans l’aventure. Commandés et reçus avant l’été, ces ouvrages m’ont accompagné pendant les vacances. Certains titres m’ont beaucoup plu :

  • J’ai tout d’abord adoré « Le Prince et la couturière » de Jen Wang aux éditions Akileos. D’une grande beauté graphique, cette bande-dessinée m’a enthousiasmé car elle aborde de façon très intelligente et fine le thème du travestissement… C’est un régal !

  • « Renversante » de Florence Hinckel à l’École des Loisirs est un livre incroyable ! D’une ironie féroce, ce livre démonte un à un les clichés sexistes qui minent notre société. J’ai rarement lu quelque chose d’aussi efficace sur l’égalité entre les hommes et les femmes. C’est une sorte de brûlot féministe plein d’humour, terriblement actuel, très utile pour faire réfléchir et éveiller les consciences.

  • La très belle BD « Barricades » (éditions Gulf Stream) fait aussi partie des titres marquants de la sélection. C’est un livre coup de poing sur le thème de la transsexualité. Comment affronter le regard des autres, assumer son identité et sa différence… Autant de sujets passionnants.

  • Le roman de Anne-Lise Heurtier « Chère Fubuki Katana » est intéressant à plusieurs titres car il aborde des sujets très forts : la solitude, la pression sociale, le harcèlement,… Le livre nous en apprend aussi beaucoup sur la société japonaise dans laquelle l’individu ne prime pas sur le groupe, contrairement à ce que nous connaissons en Europe par exemple.

  • Le roman « Ailleurs meilleur » de Sophie Adriensen aux éditions Nathan est très émouvant. Le titre est explicite : le personnage principal, Alassane, quitte son village en Afrique pour rejoindre la France en espérant une vie meilleure. Il va vivre de terribles épreuves. Cet ouvrage est quasi documentaire et offre au lecteur des informations très intéressantes, mais aussi poignantes, sur le sort réservé aux migrants.

  • J’aime enfin beaucoup aimé « Partis sans laisser d’adresse » (éditions Hélium). L’autrice de ce roman, Susin Nielsen, avait écrit il y a quelques années un roman qui m’avait beaucoup marqué (car très émouvant) intitulé « Le journal malgré lui de Henri K. Larsen ». Dans cette nouvelle histoire, le jeune héros Félix fait tout pour aider sa mère en grande difficulté financière. L’amitié, la solidarité sont des réponses à la précarité.

La sélection dans son ensemble est à découvrir ! L’équipe du Défi Babelio sait trouver chaque année des pépites littéraires à côté desquelles il serait dommage de passer… Bonnes lectures à tous !

Le temps où nous chantions

Richard Powers

Entrer dans le volumineux roman de Richard Powers « Le temps où nous chantions » (paru en 2002 dans sa version originale), c’est parcourir cinquante années d’Histoire des États-Unis et se passionner pour le destin d’une famille en proie aux blocages d’une société qui n’arrive pas à guérir d’un passé douloureux. C’est aussi admirer le talent d’un auteur qui mêle dans son récit des développements sur l’art lyrique et des réflexions scientifiques de haut vol sur le temps qui passe.

La famille Strom est au cœur du récit. Elle est peu conventionnelle, voire scandaleuse pour certains. David, juif allemand, épouse, dans les années 40, Délia, une afro-américaine. Trois enfants naissent : Jonah, Joseph et Ruth. La passion de la musique les unit tous. Ensemble, autour du piano, ils se sentent protéger. La joie qu’apportent les moments de chant en famille fait oublier que rien n’est simple, que le racisme est au bas de la porte, profondément installé, impossible à éviter. Le roman rend très bien compte de cette obsession malsaine, malheureusement encore vivace de nos jours, pour la couleur de peau, pour les questions de « race ». Les parents font ce qu’ils peuvent pour protéger les enfants de la violence latente qui gangrène la société. Mais le drame survient et fait exploser la bulle.

Les enfants du couple ont des parcours très différents. Jonah et Joseph accèdent à des écoles prestigieuses, font carrière dans la musique. C’est un art qui leur permet d’accéder à l’intemporel, à l’immuable. Leurs racines européennes sont là, dans le répertoire qu’ils maîtrisent de façon magistrale. Jonah touche au génie, il subjugue. Joseph l’accompagne au piano, se met à son service. Leur relation est ambiguë.

Ruth, elle, est en rupture. Elle se révolte contre les discriminations, milite au sein du mouvement des Black Panthers, se met en marge. Elle rejette aussi son père. Petit à petit, les membres de la famille Strom deviennent des étrangers les uns pour les autres. La décision initiale des parents de ne pas accepter les diktats raciaux, de faire le choix audacieux du métissage, pèsent lourd sur le destin de chacun des personnages. « Le temps où nous chantions » offre ainsi une très belle réflexion sur l’identité, sur les racines. Dans un pays comme les États-Unis, et sans doute encore plus qu’ailleurs, il n’est pas simple d’être métis, de trouver sa place. Toujours l’obligation de choisir un camp, d’être pour ou contre. Mais l’amour, l’amitié, la joie d’être ensemble sont-ils compatibles avec toutes ces limites ?

La société américaine avance sur la question du racisme, sûrement trop lentement au regard des trop nombreuses bavures policières que dénonce le mouvement Black Lives Matters. Le roman témoigne de ce va-et-vient permanent entre d’enthousiasmants progrès et de terribles reculs. La prose magnifique de Richard Powers rend palpable la complexité de ce mouvement inexorable vers plus de liberté, plus de fraternité.

« Dans mes rêves éveillés, les carapaces à l’intérieur desquelles nous étions enfermés se craquelaient comme des chrysalides, et le liquide que nous étions remontait à l’air libre, comme la pluie à l’envers. »

Madre

Source image: cineverse.fr

Film de Rodrigo Sorogoyen

Avec Marta Nieto, Jules Porier, Anne Consigny, Alex Brendemühl

Date de sortie en France : 22 juillet 2020

Un simple appel téléphonique sur un portable et une vie bascule. C’est ce que filme dans un long et impressionnant plan-séquence Rogrigo Sorogoyen pour la scène d’ouverture de son nouveau film « Madre ». C’est la vie d’Elena, mère d’un petit garçon de six ans, dont il est question. Ce dernier l’appelle car il seul et perdu sur une plage quelque part en France ou en Espagne, visiblement abandonné par son père qui l’a pourtant emmené avec lui en vacances. Il est en danger. Elena essaye de rassurer et de comprendre la situation mais c’est surtout l’impuissance qui prédomine. Puis vient l’angoisse étouffante et poignante.

Dix ans plus tard, Elena est serveuse dans un restaurant de bord de mer, à Vieux-Boucau dans les Landes. Elle s’y est installée depuis la disparition de son fils. Un nouvel homme partage sa vie. Il est plein d’amour et de compréhension et fait ce qu’il peut pour l’accompagner patiemment dans sa quête d’apaisement. Mais Elena est, semble t-il, toujours à la recherche du fils disparu. Le deuil n’est pas fait, et comment pourrait-il l’être? Sa tristesse est inconsolable malgré les années qui passent.

Intervient alors le personnage de Jean, jeune vacancier de 16 ans avec qui Elena va entretenir une relation ambiguë. Il a l’âge que devrait avoir son fils. Il est en pleine adolescence et teste avec candeur et naïveté son pouvoir de séduction. De son côté, Elena agit de façon surprenante en ne mettant pas beaucoup de limites à l’enthousiasme du jeune homme. Par ailleurs, elle le materne, apprécie de le voir évoluer en passant du temps avec lui. Le spectateur comprend que sa souffrance, encore à vif et non digérée, la fait agir de façon inappropriée. Le film est ainsi troublant et parfois dérangeant car le personnage d’Elena est souvent mutique et ses agissements paraissent mystérieux. Une scène résume bien ce malaise : la mère de Jean, jouée par Anne Consigny, vient boire un café dans son restaurant. Innocemment et sans agressivité, elle demande des comptes à Elena. Son comportement est-il responsable ?

Au bout du chemin, une forme de résilience. L’actrice Marta Nieto, bouleversante dans le rôle d’Elena, est à la hauteur du sujet. Car c’est bien le thème central que Rodrigo Sorogoyen veut aborder. Quels chemins tortueux faut-il parfois emprunter pour venir à bout de tourments que l’on croit éternels?

Eté 85

Film de François Ozon

Avec Félix Lefebvre, Benjamin Voisin, Philippine Velge

Date de sortie en France : 15 juillet 2020

Été 85, une station balnéaire normande… Dans une reconstitution soignée, François Ozon met en scène la rencontre de deux personnages que tout oppose : Alexis, 16 ans, est sérieux, rationnel, cérébral alors que David, à peine plus âgé que lui, est spontané, fonceur, irréfléchi. Des contraires qui s’attirent irrésistiblement. David exerce une fascination certaine sur Alexis grâce à son aisance relationnelle, son charme. Il sait donner de l’affection sans compter, fait tout pour séduire son nouvel ami. Une histoire d’amour naît et Ozon filme parfaitement ces moments de bonheur simples et purs que procurent les premiers amours, où l’on apprend tout l’un de l’autre, où tout est découverte et enchantement.

Alexis est un personnage touchant. Malgré ses doutes, il se frotte au réel. Il met ses peurs au placard, quitte à en souffrir. Il fait son expérience, vit intensément la joie puis la tristesse. Il grandit (il échappe au cadre trop resserré de la cellule familiale), se construit au contact de ce David qui révèle assez vite sa part sombre, beaucoup moins séduisante. Car David fait du bien à son compagnon, mais aussi du mal. Mais comment ne pas succomber, comment se protéger quand tout est nouveau? Sur son chemin il fait une autre rencontre importante : Kate, jeune fille au pair anglaise, est la confidente compréhensive et patiente dont il a besoin pour avancer.

Eté 85 est donc le récit d’un apprentissage, en accéléré. Vivre et grandir, c’est accepter de faire des erreurs, d’expérimenter la douleur de la perte, de se relever de ses échecs. Et aimer une personne, c’est la considérer pour ce qu’elle est réellement, et non pas chérir l’idée que l’on s’en fait. Alexis apprend ainsi à de méfier des histoires qu’il se raconte, des fantasmes illusoires. Il parvient à « échapper à son histoire » comme il le théorise si justement.

Cette histoire fulgurante est mise en scène de façon habile par François Ozon qui parvient tout au long du film à distiller du suspense autour du destin des deux protagonistes. Tous les personnages sont interprétés de façon très juste : Valéria Bruni-Tedeschi, mère de David, interprète formidablement l’exubérance et la toxicité. Isabelle Nanty et Laurent Fernandez, parents d’Alexis, sont au contraire tout en retenue face à l’évolution de leur fils. Ils acceptent ses choix et l’affection discrète qu’ils lui témoignent est émouvante. Le charme du film tient aussi à cette description subtile de milieux sociaux différents dans lesquels les sentiments ne s’expriment pas de la même manière.

Il est des hommes qui se perdront toujours

Rebecca Lighieri / Editions P.O.L

Peut-on guérir de son enfance ?

Années 80, quartiers Nord de Marseille. Karel, Hendricka, Mohand grandissent dans un huis-clos familial étouffant imposé par leurs parents. La figure du père est centrale. Karl Claeys fait régner la terreur, use de violence verbale et physique avec une perversité accrue pour le petit dernier, Mohand, né avec de multiples handicaps. Tel est le décor d’une enfance gâchée et meurtrie. On ne vit pas, on survit. Les manques sont criants, l’absence de considération, d’affection, d’amour laissent des traces.

Échapper à ce vase clos mortifère, vivre sa vie malgré tout, chercher un peu de bonheur… Le destin de ces trois enfants cabossés nous est décrit en un peu moins de 400 pages. Au fil des chapitres, ils vivent leur adolescence tant bien que mal puis deviennent adultes, saisissent (ou pas) les opportunités, font des choix… Mais que faire de cette violence accumulée, de toute la rancœur qui peine à s’apaiser ? Karel pense trouver une forme de consolation en s’investissant pleinement dans le couple qu’il forme avec « sa petite amoureuse », Shayenne, premier amour qui naît dans le camp de gitans qui jouxte la Cité. Hendricka, dont la beauté stupéfiante est un atout certain, parvient à faire du cinéma, à intégrer le star-system, ce qui lui permet de partir loin et se s’inventer une vie différente. Mohand, lui, malgré les infirmités et les souffrances du corps qu’il subit régulièrement, se fait un nom dans le quartier, verse dans les petits trafics.

Rebecca Lighieri ne ménage pas le lecteur. La noirceur est omniprésente. Elle se concentre sur le personnage de Karel qui sombre malgré tous ses efforts pour vivre une vie qu’il souhaiterait, sans doute, « normale ». La fatalité de la violence semble être indépassable. Les entraves de ce personnage en quête d’apaisement, de tranquillité d’esprit semblent être plus fortes que tout.

A la fin de ce roman, le lecteur est secoué, éprouvé. On pourrait trouver que certaines scènes sont caricaturales ou penser que l’autrice force le trait, exagère. Mais la réalité dépasse souvent la fiction et le drame de l’enfance maltraitée est encore et toujours d’actualité. Même sous le soleil de Marseille, la misère affective est un fléau et ce roman en décrit les dégâts de façon implacable.

Lumières d’automne Journal VI 1993-1996 Charles Juliet

« Écrire pour panser mes blessures. Ne pas rester prisonnier de ce qui a fracturé mon enfance »

« Écrire pour produire la lumière dont j’ai besoin »

« J’aime les mots (…). Mais je les tiens en suspicion. (…) ils ne doivent pas s’écouler de l’intellect, du savoir, de la culture, mais monter du tréfonds, naître de cette région du préverbal où se mêlent sensations, émotions, profuse richesse du magma intérieur »

« Détrôner l’égo »

« C’est le propre de l’homme d’agiter des idées, de se poser des problèmes qui n’ont aucune réalité! Le seul vrai problème auquel chacun ait à donner une réponse est d’ordre moral: suis-je capable de respecter autrui? Suis-je capable de le traiter en égal? Suis-je capable de ne pas vouloir l’exploiter, que ce soit psychologiquement ou économiquement? »

« Le livre est un diffuseur de vie. Il m’offre ce bonheur incomparable de pénétrer dans un univers différent du mien, de devenir l’intime d’un inconnu, d’accéder à une autre façon de percevoir le monde , de goûter aux êtres et à la vie »

« La pire des solitudes, c’est d’être coupé de soi-même, c’est vivre dans l’ignorance de ce qui nous gouverne, c’est ne rien comprendre à ce que nous sommes »

Le Journal de Charles Juliet est le témoignage au long cour d’une aventure intérieure. Le récit d’une seconde naissance ou l’adhésion à soi-même devient une réalité.

Le Théâtre de Sabbath Philip Roth

Mickey Sabbath, marionnettiste de son état, est le héros hauts en couleurs du roman de Philip Roth paru en 1995 intitulé « Le Théâtre de Sabbath » (Sabbath’s Theater). C’est un personnage provocateur, excessif, antipathique parfois, touchant aussi, dominé par la recherche incessante du plaisir, essentiellement sexuel. La libido masculine, thème récurrent dans l’œuvre de Roth, est présentée comme le moteur (universel?) des choix de vie d’un homme qui se plaît à se présenter comme un raté.

C’est aussi un personnage blessé. Son frère aîné Morty meurt en 1944 à 20 ans dans le ciel des Philippines lors des derniers soubresauts de la Deuxième Guerre Mondiale. Déflagration dans la famille du jeune Mickey, la tristesse est inconsolable. Dès 16-17 ans, le héros commence sa vie d’errance, loin de souvenirs trop douloureux. Ce sera la marine, les ports, les prostituées. Rome où il apprend son métier. Puis New-York, le théâtre, les spectacles de rue… Vivre à tout prix, vivre dans l’excès, tel est son credo. Sabbath aime se mettre en scène, provoquer et se retrouve ainsi souvent dans des situations impossibles. Dans l’Amérique puritaine qu’étrille si bien l’auteur, les scandales (sexuels) sont inévitables. La longue dégringolade commence. Figure honnie, il s’exile et quitte les lumières de la ville pour une bourgade de Nouvelle-Angleterre… Dans ce mouvement, on découvre Nikki, actrice et première épouse qui disparaît mystérieusement, Drenka, la maîtresse sensuelle et inépuisable, Roseanna, la compagne alcoolique, Norman et Michelle, couple d’amis new-yorkais dont Mickey perce les secrets, Fish, le grand oncle centenaire qui a la mémoire qui flanche,…

Le roman est brillant dans sa construction qui mêle sans cesse passé et présent. Grâce au style nerveux qu’on lui connaît, Roth rend attachant ce héros vieillissant et paumé qui fait le bilan d’une vie hantée par les deuils impossibles, par les fantômes des êtres chers (celui de sa mère vient le visiter pendant ses ébats adultérins). Continuer à vivre malgré tout? Poursuivre le combat malgré les échecs, les épreuves? Mickey Sabbath réfléchit à la mort, se laisse aller vers elle, mais la mort veut-elle de Mickey Sabbath?

Séjour dans les Monts Fuchun

Film de Gu Xiaogang

Avec Qian Youfa, Wang Fengjuan, Sun Zhangjian

Date de sortie en France: 1er janvier 2020

La famille est le thème universel choisi par le très talentueux Gu Xiaogang pour son premier film intitulé « Séjour dans les Monts Fuchun ». Dans la famille des héros de ce film apparaissent des difficultés et des questionnements auxquels il faut faire face: la maladie de l’aïeul qui crée une situation de dépendance, les conflits entre frères, l’entrée dans l’âge adulte des enfants devenus grands… Le spectateur ressent ainsi une grande proximité pour tous les personnages confrontés, quelque soit leur âge ou leur place dans la famille, aux difficultés de l’existence.

Le film est aussi politique quand il montre à quel point la société chinoise s’est occidentalisée. Il est question de maison de retraite pour la grand-mère diminuée, alors que la tradition voudrait qu’elle reste auprès de l’un de ses fils, au nombre de quatre. De même, le mariage de la fille de l’aîné de la famille pose problème car elle refuse de se plier au refus de sa mère de la voir s’unir avec un enseignant, aux ressources financières jugées trop faibles. Le poids de la tradition, le désir d’émancipation, la volonté d’indépendance des jeunes générations, autant de thèmes abordés avec beaucoup de finesse.

Comme dans toutes les familles, les conflits existent. L’un des quatre frères est un escroc, il gagne son argent de façon illégale et ses inconséquences ont des répercussions graves. A l’instar de sa nièce dont il est proche, il est en rupture. Il s’éloigne un temps avec son fils handicapé. Mais l’amour est là qui rend la réconciliation possible.

Le film est marquant par sa maîtrise formelle. De longs et impressionnants plans-séquences subliment la nature toujours présente dans ce coin de Chine malgré l’urbanisation et la modernisation de l’habitat. Les saisons défilent, le temps passe de façon inexorable. Ces plans d’une grande beauté resteront longtemps dans la mémoire du spectateur.

Top 10 cinéma 2010-2019

Dix grandes émotions ressenties dans les salles obscures ces dix dernières années…

1- Winter Sleep de Nuri Bilge Ceylan Envoûtant

2- Faute d’amour de Andreï Zviaguintzev Glaçant

3- Au delà des montagnes de Jia Zhangke Bouleversant

4- Une affaire de famille de Hirokazu Kore-eda Bouleversant bis

5- Le Poirier sauvage de Nuri Bilge Ceylan Grandiose

6- Mektoub, my love: canto uno de Abdellatif Kechiche Solaire

7- Birdman de Alejandro Gonzales Inarritu Osé

8- Laurence Anyways de Xavier Dolan Coup de maître

9- 120 battements par minute de Robin Campillo Coup de poing (dans le cœur)

10- Deux jours, une nuit de Luc et Jean-Pierre Dardenne Déchirant

Et d’autres films adorés… Boyhood, Le Passé, Les délices de Tokyo, Aquarius, Pour Sama, Julieta…

J’accuse

Film de Roman Polanski

Avec Jean Dujardin, Louis Garrel, Emmanuelle Seigner

Date de sortie en France: 13 novembre 2019

Le nouveau film de Roman Polanski rend un hommage mérité à la figure méconnue du lieutenant-colonel Picquart, superbement interprété par Jean Dujardin. Ce personnage, en prenant fait et cause pour Dreyfus, est l’incarnation de la droiture, du courage, de la recherche sans faille de la vérité. Il prend sur ses épaules la responsabilité de mettre en cause l’armée française et de s’opposer à sa hiérarchie. Ce faisant, il joue un rôle primordial dans cette affaire qui secoua la France à la fin du XIXème siècle et au début du XXème.

Car pour l’armée Dreyfus est coupable, même si tout prouve le contraire, car il est juif. Tel est le credo, le dogme indépassable de cette institution repliée sur elle-même, coupée de la société et surtout gangrenée par l’antisémitisme. Polanski rend palpable cette haine ordinaire, le rejet des juifs comme vision du monde, enraciné, enkysté dans les mentalités. Tout est vermoulu dans cette armée, pourri de l’intérieur. Dans les bureaux étouffants du service de renseignement dont Picquart prend la direction, tout est réuni pour favoriser les bassesses les plus viles. Il serait tellement facile de se soumettre aux pressions, de rentrer dans le rang, de fermer les yeux. Mais rien ne détourne le lieutenant-colonel de son devoir, celui de mettre au jour la machination montée contre Dreyfus et de rétablir la vérité en désignant le vrai coupable.

Le film tient le pari de rendre compréhensible cette affaire d’espionnage entre les deux puissances ennemies de l’époque que sont la France et l’Allemagne et qui repose sur quelques documents rapiécés (bordereau, « petit bleu »,…). Les différentes étapes de la prise de conscience de Picquart sont remarquablement filmées de même que quelques scènes emblématiques qui resteront dans la mémoire du spectateur: dégradation de Dreyfus dans la cour de l’École Militaire au tout début du film, la publication du « J’accuse » de Zola en 1898, les scènes du procès en révision à Rennes en 1899. La violence inouïe que cette longue affaire déchaîna dans la société française n’est montrée que de façon sporadique. Le point de vue choisi par Polanski est autre: mettre en avant le courage d’un individu face aux mensonges et aux manipulations d’une institution qui se croit toute puissante.