Colère en Louisiane

Roman de Ernest J. Gaines

Éditions Liana Levi

Date de parution en France : 1989 (traduction : Michelle Herpe-Voslinsky)

Le racisme dans le sud des États-Unis a une longue histoire. C’est l’histoire de la domination d’un monde sur un autre, c’est l’histoire d’une violence institutionnelle, celle de l’esclavage et de la ségrégation. Blancs et noirs vivent dans les mêmes villes, les mêmes campagnes mais c’est la méfiance, le rejet, la haine qui sont à la base des rapports humains.

Au moment où débute l’histoire que nous raconte Ernest J. Gaines, le système ségrégationniste n’a plus cours. C’est une époque révolue. Les lois sur les droits civiques votées dans les années 60 ont marqué une étape essentielle pour la reconnaissance de l’égalité entre tous les citoyens américains. Pourtant, au fin fond de la Louisiane, au cœur des plantations de cannes à sucre, les mentalités n’ont pas encore évolué, loin de là. Pour certains, la fin du système traditionnel n’est pas acceptable.

Le récit est axé sur le mystère qu’entoure le meurtre d’un habitant de cette campagne éloignée. C’est un blanc, exploitant agricole, qui est abattu. De bout en bout, le roman pose ces questions lancinantes : qui a tué cet homme ? Quelles sont les circonstances de sa mort ? Quel en est le motif ? Ce crime fait scandale car celui qui est mort n’est pas n’importe qui. Les soupçons se portent sur les noirs qui travaillent sur la plantation. De façon astucieuse, ils s’organisent pour se défendre collectivement. Au delà de la résolution de cet assassinat, il s’agit pour eux d’affirmer leur dignité et d’être forts face aux représailles qui menacent. Car face à eux se trouvent les tenants de l’ordre ancien pour qui le lynchage est la solution. C’est en effet ainsi, par le déchaînement d’une violence extrême, que pendant des siècles étaient réglés ce genre de problème. Une tension parcoure tout le roman : quelle justice doit être appliquée ? Celle qui accorde des droits aux noirs ou celle qui fait référence au passé ségrégationniste ?

Grâce à une construction narrative très originale, l’auteur nous présente le point de vue de tous les protagonistes, et ils sont nombreux. De chapitre en chapitre, c’est un narrateur différent, noir ou blanc, qui prend la parole. Cette diversité est passionnante. Elle nous permet de percevoir la complexité des rapports entre dominants et dominés, leur évolution au fil du temps. L’histoire de l’esclavage est en arrière-fond et on comprend à quel point le racisme quotidien est enraciné et vivace malgré les années qui passent. Ernest J. Gaines rend émouvant le combat pour la dignité mené par cette communauté noire qui refuse de voir ses droits piétinés, qui ose prendre la parole. Toute son œuvre rend compte de cette lutte acharnée.

Mariage à la mode, La Baie : deux nouvelles de Katherine Mansfield

Dans son journal, Charles Juliet évoque très souvent les écrivains qui ont marqué sa vie de lecteur, qui ont su le toucher profondément, dont les écrits ont laissé une trace indélébile dans sa mémoire. Camus, Beckett, Duras, Kazantzaki et tant d’autres font partie de ce panthéon intime. Dans le huitième tome de ce journal intitulé Au pays du long nuage blanc, consacré à son voyage en Nouvelle-Zélande entre août 2003 et janvier 2004, il évoque la figure de Katherine Mansfield. Il en parle, dès les premières pages, avec beaucoup d’émotion, de tendresse. Il narre en quelques mots les impressions que lui procure la visite de la maison natale de l’auteure à Wellington et cite des extraits de quelques unes de ses lettres qui le touchent en plein cœur :

C’est seulement en étant fidèle à la vie que je puis être fidèle à l’art. Et fidélité à la vie signifie bonté, sincérité, simplicité, probité.

Pourquoi faut-il aimer ? On ne sait, c’est un mystère. Mais l’amour est comme une lumière. Je ne puis avoir une vue nette des choses que dans ses rayons.

Charles Juliet écrit lui-même une lettre à cette femme dont la vie et l’œuvre l’émeuvent particulièrement. En la tutoyant, il évoque le douloureux combat qu’elle a du mener contre la tuberculose. Katherine Mansfield meurt en effet à 34 ans en France loin des siens et de son pays, en 1923. Jusqu’au bout, malgré les souffrances, elle reste passionnée par l’écriture et par la vie. Elle laisse à la postérité des recueils de nouvelles, des notes de journal, une correspondance. J’ai eu envie d’aller découvrir cette œuvre qui m’était inconnue. J’ai commencé par deux nouvelles publiées chez Folio : Mariage à la mode et La Baie. J’y ai découvert un sens aigu du portrait, des personnages finement dépeints mais qui gardent une part de mystère, une grande liberté dans la construction du récit. Je souhaite poursuivre la découverte de l’œuvre de cette femme de lettres dont Virginia Woolf vantait le talent en ces termes : « Je ne voulais pas me l’avouer, mais j’étais jalouse de son écriture, la seule écriture dont j’aie jamais été jalouse. Elle avait la vibration. »

Continents à la dérive

Roman de Russell Banks

Éditions Actes Sud

Date de parution en France : Mai 2016 (traduction : Pierre Furlan)

Rêver d’une autre vie, aspirer à une existence différente, meilleure… Les États-Unis est le pays de tous les possibles, dit-on. Les protagonistes du roman de Russell Banks aspirent à un futur radieux mais ils incarnent aussi de façon cruelle la part sombre de ce rêve américain. Ces personnages tentent de s’extraire de leur condition, souhaitent conquérir une liberté que leur vie ne leur offre pas. Mais quel est le prix à payer pour atteindre cette liberté tant recherchée ?

Bob Dubois est insatisfait de sa vie de réparateur de chaudière dans le New Hampshire, état du nord des États-Unis. Marié, père de deux enfants, il vivote, s’ennuie. Le manque d’argent, les frustrations quotidiennes et l’impression confuse d’être prisonnier d’une existence qu’il n’a pas vraiment choisie le poussent à accepter la proposition de son frère Eddie. Il quitte tout et part le rejoindre en Floride pour devenir son associé dans des affaires qu’il espère florissantes. Bob et sa famille déchantent très vite. Le quotidien est dur, ingrat. Le soleil du sud n’efface pas la misère et des difficultés du quotidien. Russell Banks rend saisissante la prise de conscience de Bob de s’être à nouveau fait avoir par le destin. L’auteur nous parle de façon subtile des souffrances intérieures d’un homme perdu qui ne voit jamais se concrétiser les rêves et les fantasmes qui nourrissent son imaginaire. Le sol se dérobe sous les pieds de Bob, le sort s’acharne sur lui car ses choix l’enferment, malgré lui, dans un cercle vicieux.

En Haïti, la vie est très dure. La misère économique, les ouragans, la terreur politique rendent le quotidien angoissant. De nombreux haïtiens fuient leur pays et tentent de rejoindre les Bahamas et les côtes américaines de Floride. Parmi eux, un jeune adolescent et sa tante, Claude et Vanise, et le bébé de cette dernière. Russell Banks décrit de façon détaillée les différentes étapes de la migration des haïtiens par voie maritime. Là aussi, la réalité est faite de mensonges, de tromperie, d’escroquerie de la part de passeurs cyniques. Pour atteindre leur objectif coûte que coûte et parce qu’ils n’ont pas réellement d’alternatives, Claude et Vanise vont subir les pires humiliations. L’auteur ne veut rien cacher de ce que peuvent représenter l’exploitation de l’homme par l’homme et la bassesse de ceux qui exploitent la misère d’autrui. La cupidité en est la source première. La démonstration faite par Russell Banks est crue et dérangeante mais aussi poignante.

Le roman est ainsi construit de façon virtuose autour de ces deux récits dans lesquels sont explorées deux réalités très différentes mais qui racontent le même désir de tout risquer pour aller vers une vie meilleure. Au bout du compte, alors que rien n’aurait jamais du les faire se rencontrer, Bob, Claude, Vanise et son bébé font partie d’une même histoire. Une histoire tragique. Le génie de l’auteur est de parvenir à créer un lien entre ces personnages si différents. Ils n’ont pas la même mentalité, la même culture, les mêmes croyances, n’ont pas vécu les mêmes choses, mais leur humanité, leur fragilité, leurs espoirs les réunissent et font d’eux des figures universelles.

Les thématiques abordées par Russell Banks sont d’une actualité brûlante. La crise migratoire n’a jamais été aussi forte. Aux portes des États-Unis ou de l’Europe, les drames sont quotidiens. De façon criante, l’auteur dénonce la misère, les inégalités qui en sont le terreau. L’épilogue du roman contient cette phrase pleine de colère qui éclaire le sens qu’a voulu donner l’écrivain à son ouvrage : « Va, mon livre, et contribue à détruire le monde tel qu’il est. »

Lambeaux de Charles Juliet – Coup de 🧡

Une très belle critique du magnifique livre de Charles Juliet « Lambeaux » dans lequel il rend un vibrant et très émouvant hommage à ses deux mères. Merci Mumu dans le bocage

Mumu dans le bocage

LAMBEAUX IGDans cet ouvrage, l’auteur a voulu célébrer ses deux mères : l’esseulée et la vaillante, l’étouffée et la valeureuse, la jetée-dans-la-fosse et la toute-donnée.
La première, celle qui lui a donné le jour, une paysanne, à la suite d’un amour malheureux, d’un mariage qui l’a déçue, puis quatre maternités rapprochées, a sombré dans une profonde dépression. Hospitalisée un mois après la naissance de son dernier enfant, elle est morte huit ans plus tard dans d’atroces conditions.
La seconde, mère d’une famille nombreuse, elle aussi paysanne, a recueilli cet enfant et l’a élevé comme s’il avait été son fils.
Après avoir évoqué ces deux émouvantes figures, l’auteur relate succinctement son parcours. Ce faisant, il nous raconte la naissance à soi-même d’un homme qui est parvenu à triompher de la «détresse impensable» dont il était prisonnier. Voilà pourquoi Lambeaux est avant tout un livre d’espoir.

Ma lecture

Mais toujours en toi vibre…

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Les toits du paradis

De Mathangi Subramanian

Éditions de l’Aube

Date de parution en France : Janvier 2020 (traduction : Benoîte Dauvergne)

Être fille ou femme en Inde n’est pas chose facile. Dans un premier roman très réussi, Mathangi Subramanian explore le thème de la solidarité féminine qu’elle présente comme un élément indispensable et nécessaire à l’émancipation, mais malheureusement pas forcément suffisant. Cette sororité se déploie entre les cinq jeunes héroïnes, adolescentes mais bientôt adultes, mais aussi entre les générations. Deepa, Padma, Banu, Joy et Rukshana grandissent et se lancent dans la vie sous le regard bienveillant et exigeant de leur mère, grand-mère, tante, professeure. Dans une narration habile, qui mélange sans cesse deux temporalités, nous découvrons l’histoire singulière de chaque personnage. Sans misérabilisme et sans nier les difficultés et les obstacles qui se dressent sur leur chemin, l’auteure rend très attachante cette galerie de personnages résolus à se projeter dans l’avenir avec joie et optimisme.

Nous sommes à Bangalore, la ville la plus moderne, la plus mondialisée, la plus high-tech du pays. Comme dans toutes les mégalopoles indiennes, riches et pauvres ne se mélangent pas, vivent dans des quartiers bien distincts. Le Paradis est le nom du bidonville dans lequel ont grandi et continuent de vivre tous les personnages. Il est menacé de destruction car les autorités municipales ont décidé de faire place nette, de supprimer les habitats précaires au profit de programmes immobiliers plus modernes. Le socle de l’engagement des femmes et des filles du bidonville est là : sauvegarder le quartier, les relations de voisinage, les solidarités quotidiennes, l’amitié tissée au fil du temps. La vie dans un bidonville n’est pas faite que de misère même si l’auteure ne cache rien de sa dureté et parfois de sa noirceur. Les rats, le bruit, le manque d’eau potable sont des réalités quotidiennes. Malgré tout, cette micro-société reste digne, fait face avec courage.

Pour les cinq jeunes héroïnes, ce sont leurs rêves qui font office de carburant. Chacune cherche sa voie en tâtonnant, s’imagine un futur dans lequel elle pourra déployer son talent singulier. Mais face au poids des traditions, à leur archaïsme, se sentir libre de faire des choix personnels n’est pas facile. Mathangi Subramanian prend le temps de développer l’histoire de chacune d’entre elles dans des chapitres qui ressemblent à des nouvelles. Deepa, malgré sa cécité, aspire à une vie normale et se projette sans problème dans une vie d’épouse. Padma, grâce au soutien de sa professeure, peut rêver d’accéder à l’université. Banu, n’est pas faite pour les études mais elle est douée de ses mains (pour le kolam notamment, cet art du dessin au sol typiquement indien) et elle imagine des solutions techniques aux problèmes du quotidien. Joy ,elle, est née garçon mais se sent résolument fille. Son entourage ne la juge pas et cela lui permet d’assumer pleinement sa différence, de vivre sans honte. Tout comme Rukshana qui tombe amoureuse d’une fille. Sont abordés ainsi de façon très naturelle les thèmes de la transsexualité et de l’homosexualité féminine. Même si l’Inde demeure un pays très conservateur sur les questions de société, le destin de ces personnages nous fait percevoir les progrès accomplis par la société dans l’acceptation de toutes les identités. De même, loin des clichés trop faciles, le récit met en scène des hindous, des chrétiens, des musulmans qui vivent ensemble sans que cela ne pose le moindre problème. C’est aussi cela la réalité de la vie dans les bidonvilles : la solidarité qui transcendent les différences. Les haines identitaires n’ont pas leur place puisqu’il s’agit avant tout de survivre.

La présence des hommes n’est pas niée mais demeure en filigrane. La domination masculine est bien réelle mais l’auteure parvient à ne pas en faire le sujet central. Pour elles qui vivent au 21ème siècle, cette domination apparaît même moins pesante. « Les toits du paradis » offre ainsi une vision positive de l’avenir des femmes indiennes qui, malgré toutes les difficultés encore nombreuses, s’autorisent de plus en plus à imaginer une vie différente, conforme à leurs aspirations profondes. Ces cinq jeunes filles ont leurs secrets, leurs blessures intimes. Mais grâce à l’amitié et l’entraide, elles avancent dans l’existence avec confiance.

Servir. La vocation de l’acteur Michel Bouquet. Entretiens avec Gabriel Duffay.

Éditions Archimbaud / Klincksieck

Qu’est-ce qu’un acteur ?

Michel Bouquet a, toute sa vie, défendu une vision exigeante de son métier qu’il a débuté très jeune, quasiment par accident. Gabriel Duffay, lui-même comédien et grand admirateur de son travail, le questionne sur sa carrière et sur les auteurs, les pièces, les rôles qui ont traversé sa vie. Dans chacune de ses réponses transparaît la conception qu’il a du théâtre, de son rôle dans la société.

Être acteur, c’est respecter une éthique, se mettre au service des grands auteurs qui, par leur génie propre et grâce à un travail acharné, ont mis les mots sur une part de vérité universelle, ont tenté d’offrir des réponses aux grandes questions qui habitent l’être humain. Le rôle de l’acteur est de faire comprendre au public cette part de vérité dont l’auteur a accouché. Chaque auteur a quelque chose d’unique qu’il faut respecter, qu’il faut mettre en évidence, qu’il faut servir avec la justesse nécessaire. Un acteur se doit ainsi d’être constamment curieux. Il doit aussi être autonome, faire preuve de caractère pour défendre sa vision du rôle qu’un metteur en scène lui a confié. En respectant cette éthique, la vérité cachée présente dans les textes peut éclater sur scène et toucher en plein cœur l’âme des spectateurs.

Les compagnons de vie de Michel Bouquet ont été Molière, Shakespeare, Ionesco, Anouilh, Camus, Bernhard, Pinter, Beckett. Au cinéma, il a incarné Renoir, Mitterrand, Javert… Chaque pièce, chaque rôle exigent de se mettre en quête. Une lecture sans cesse répétée, obsessionnelle du texte permet de se rapprocher de la vérité de l’auteur. Depuis des années, Michel Bouquet incarne, par exemple, le roi Bérenger dans Le Roi se meurt de Ionesco. Après des décennies de travail, il parvient encore à découvrir des facettes insoupçonnées, à creuser encore plus loin le sens profond de la pièce, à proposer une interprétation différente. Le travail de l’acteur est fait de cette perpétuelle remise en question. Michel Bouquet n’hésite pas à parler de l’esclavage que représente le fait d’avoir du talent dans le domaine du jeu. Dans le brouillard, sans avoir l’impression d’une quelconque maîtrise, loin de toute idée de contrôle, l’acteur continue de travailler avec cette seule et impérieuse obligation de respecter l’auteur et sa création.

Le témoignage de ce grand homme de théâtre est précieux et unique. Il a un temps transmis au conservatoire sa vision du métier. « J’aime cet art qui n’existe pas » dit-il. L’art de l’acteur est en effet bien difficile à cerner. Il demeure mystérieux et impalpable. Pour être capable de servir de grands auteurs et de grands textes, le travail et la persévérance sont bien sûr nécessaires. S’inspirer des aînés est aussi très important. Michel Bouquet a beaucoup admiré le travail de Louis Jouvet, de Charles Dullin, de Gérard Philippe. Il en parle avec émotion et soyons-lui reconnaissants de nous transmettre cette grande histoire du théâtre, dont il fait lui-même désormais partie.

L’art de l’acteur consiste à s’occuper des autres, en l’occurrence des auteurs, plus que de soi-même.

Le spectacle est quand même fait pour impressionner et permettre au cœur de se délivrer, pour que le spectateur puisse se dire : « Ah, quand même, je ne suis pas tout seul… »

Le rôle est plus fort que moi, la situation est plus forte que le dialogue, qui est une traîtrise, la plupart du temps. (…) C’est la situation qui dit tout.

Entrer en scène, c’est risquer de tomber, de ne plus savoir, chercher constamment la surprise, ne surtout pas donner le sentiment de la leçon apprise.

J’ai un amour énorme pour les grands auteurs, j’aime être avec eux. Je trouve qu’ils témoignent de la perfection humaine.

Bilan de l’année 2020. Coups de cœur littéraires

Des nouveautés enthousiasmantes, des valeurs sûres qui ne déçoivent jamais, des thèmes qui me sont chers… Voici une sélection de quelques ouvrages qui ont enchanté mon année !

Trois nouveautés, trois réussites indéniables :

J’ai adoré Héritage de Miguel Bonnefoy ! Le style est enlevé, brillant. Le roman se dévore. Dans un format assez court (206 pages), l’auteur nous embarque dans une passionnante saga familiale entre France et Chili.

Nos espérances de Anna Hope est un autre grand coup de cœur. Beaucoup de finesse psychologique et d’intelligence dans ce roman qui rend très bien compte du temps qui passe, de la vie qui avance pour tout le monde, des amitiés qui évoluent. Les trois principaux personnages, Hannah, Lissa et Cate, sont formidables. Une lecture addictive comme on les aime !

Négar Djavadi, après Désorientale en 2016, nous régale avec son nouveau roman Arène. Dans un récit nerveux et palpitant, elle nous parle des ratés de la politique de la ville, de la montée des communautarismes, de l’influence délétère des réseaux sociaux. Notre modernité hyper-connectée n’en ressort pas grandie. Un coup de maître.

Des valeurs sûres dont on ne se lasse pas :

Timothée de Fombelle est un auteur de littérature jeunesse incontournable. Ces romans et nouvelles (Tobie Lolness, Vango, Le Livre de Perle, Victoria rêve…) sont à chaque fois de petits bijoux. Son style magnifique est au service de récits passionnants et sensibles. Sa dernière création aborde avec beaucoup d’intelligence la tragédie du commerce d’esclaves orchestré par les Européens entre l’Afrique et l’Amérique. Alma. Le vent se lève est un livre important car tous les protagonistes (esclaves, négriers, simples matelots…) nous font percevoir la complexité de cette histoire qu’il faut, encore et toujours, faire connaître au plus grand nombre.

Lointain souvenir de la peau de Russel Banks a été une autre lecture marquante. Cet auteur m’avait séduit avec De beaux lendemains. Son style est inimitable car direct et sec. Sans tabous, il pointe du doigt les failles de nos sociétés contemporaines : la misère sous toutes ses formes (économique, sociale, sexuelle), l’isolement, le repli sur soi. C’est dérangeant mais passionnant.

Richard Powers est un auteur américain majeur dont j’ai découvert l’œuvre avec beaucoup d’intérêt. Le temps où nous chantions est un roman puissant, une dénonciation fine de l’absurdité du racisme. Ce sont aussi cinquante années d’Histoire des États-Unis qui nous sont contées de façon brillante. Un autre roman captivant à découvrir : L’Arbre-Monde.

Sur le thème du racisme :

Cette année a été marquée par le mouvement Black Lives Matters. La lecture d’un livre m’a particulièrement marqué et aidé à en comprendre le sens et l’ampleur. C’est celui de Ta-Nehisi Coates intitulé Une colère noire. Lettre à mon fils. C’est un témoignage très fort et très rude sur la réalité du racisme aux États-Unis. Beignets de tomates vertes de Fannie Flag aborde aussi ce sujet douloureux. Grâce à une histoire très émouvante et pleine de tendresse, l’autrice emporte l’adhésion. Ce thème me passionne et j’ai très envie de découvrir, en 2021, l’œuvre de Toni Morrison, de Ernest J. Gaines, de Brit Bennett et de bien d’autres auteurs.

Pour plus de lumière. Anthologie personnelle (1990-2012)

Publié en septembre 2020 aux éditions Gallimard

L’anthologie personnelle de Charles Juliet permet de se plonger avec bonheur dans une oeuvre poétique d’une grande richesse. Dans sa préface, Jean-Pierre Siméon rend magnifiquement compte de l’apport unique de cet écrivain majeur, mais discret, qui depuis plus de cinquante ans trace son chemin, creuse son sillon, laboure son terrain intime sans relâche. Les métaphores agricoles sont pertinentes à plusieurs titres. Charles Juliet connaît la ruralité et ses rudesses, il en est issu. Il sait aussi reconnaître les valeurs cardinales que son enfance paysanne lui a inculqué. Son travail d’écrivain, qu’il débute à la vingtaine, est abordé de façon très exigeante. Il consiste à creuser, à forer toujours plus loin à la recherche de la source capable d’étancher sa soif de vérité. C’est un chemin tortueux, méandreux fait de lumières et d’ombres. Un chemin de réconciliation avec lui-même, un chemin de gratitude envers la vie. En tant que lecteur, nous lui sommes reconnaissants car sa quête est un peu la nôtre. Il a dédié sa vie aux mots, à leur pouvoir, à la recherche d’une clarté libératrice. Cette oeuvre force l’admiration. En voici deux extraits choisis :

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Si tu veux accompagner la vie
dans son inlassable
mouvement
mets fin à toute fixité

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Prodige
de pouvoir
aviver
cette merveille
de chair
et de lumière

de glisser
mes racines
en ses racines

de mêler
ma sève
à sa sève

de m’offrir
à la lumière
qu’elle détient

prodige
de sentir à l’oeuvre
la métamorphose

d’échanger ma grisaille
contre le plein été

d’être l’invité
du lieu
où s’accomplit
l’accord

Arène de Négar Djavadi et Betty de Tiffany McDaniel

Un coup de cœur et une déception

La rentrée littéraire est l’occasion, chaque année, de découvrir les œuvres d’auteurs inconnus ou confirmés, d’aller à la rencontre de thématiques ancrées dans l’actualité ou de partir en voyage dans des contrées lointaines. J’ai décidé cette année de porter mon choix sur deux titres très différents : « Arène » de Négar Djavadi (éditions Liana Levi) et « Betty » de Tiffany McDaniel (éditions Gallmeister).

« Désorientale », le premier roman de Négar Djavadi paru en 2016, m’avait passionné pour pleins de raisons. La modernité du propos m’avait séduit car servie par un style percutant. J’ai retrouvé avec bonheur les mêmes qualités dans « Arène ». J’ai dévoré les 425 pages de ce roman qui met en scène une impressionnante et très réaliste galerie de personnages ancrés dans leur époque. Nous sommes à Paris, dans l’Est de la capitale, quartiers Belleville, Colonel Fabien, Jaurès. Un monde en soi, tiraillé par de nombreuses fractures sociales et culturelles, merveilleusement décrit par l’auteure. C’est à l’intérieur de ce Paris populaire, loin des attractions touristiques, que les personnages, issus de tous les milieux, se croisent, se percutent, s’ignorent, s’épient. Tout commence par un banal fait divers (le vol d’un téléphone portable) et tout s’enchaîne de façon implacable. Négar Djavadi nous parle des ratés de la politique de la ville, de la montée des communautarismes, de l’influence délétère des réseaux sociaux, de la violence endémique. L’engrenage dans lequel tous sont enferrés fait l’objet d’un récit nerveux et palpitant dans lequel notre modernité hyper-connectée n’en ressort pas grandie. Un coup de maître.

« Betty » est le deuxième roman de la jeune auteure américaine Tiffany McDaniel. C’est l’histoire de la jeunesse de sa propre mère qu’elle nous raconte. Betty est la « petite indienne » car elle est issue d’un métissage. Son père est Cherokee et, dès son plus jeune âge, il la berce de légendes indiennes, l’éduque aux bienfaits de la nature et l’initie à ses mystères. C’est une figure aimante, rassurante. Tout le contraire de sa mère qui, non guérie des blessures de l’enfance, apporte beaucoup d’insécurité dans le foyer. Betty a de nombreux frères et soeurs. Ils affrontent tous la vie et ses difficultés chacun à sa façon. Ils tentent de survivre à l’hostilité ambiante, au racisme omniprésent, mais aussi et surtout aux perversités qui existent au sein même de la famille. C’est un vase-clos qui nous est décrit et je l’ai trouvé, pour ma part, très étouffant. La relation entre Betty et son père est très belle et apporte même beaucoup de poésie à l’histoire. Mais j’ai été assez déçu par le manque d’ampleur du propos. Le roman se résume pour moi à la description d’une famille dysfonctionnelle dans laquelle il est bien difficile de trouver la clé du bonheur.

ADN

Source image : https://www.sortiraparis.com

Film de Maïwenn

Avec Maïwenn, Fanny Ardant, Louis Garrel, Dylan Robert

Date de sortie en France : 28 octobre 2020

Trouver sa place, exprimer ses émotions sans peur, communiquer son ressenti, donner son avis… Autant de choses banales qui paraissent aller de soi mais qui, dans beaucoup de familles, relèvent plutôt d’une forme d’audace voir d’insolence… Dans la famille dysfonctionnelle de Neige (interprétée par Maïwenn), les crispations sont nombreuses car la communication n’est pas aisée entre parents et enfants, entre frères et sœurs… Le basculement dans la raillerie, le mépris voire la violence verbale est devenu une habitude. Émir, le grand-père est la seule personne qui permette de maintenir l’unité, d’apaiser un temps les tensions. Il est malade d’Azheimer, vit en EHPAD. Le film débute par des scènes très émouvantes de retrouvailles autour de ce personnage au regard doux, perdu mais entouré d’énormément d’amour. Maïwenn filme la vieillesse et la fin de vie avec beaucoup d’humanité. La perte de ce pilier va être un choc pour tous. Pour Neige, le début d’une quête des origines.

Les névroses familiales ressurgissent à l’occasion de la préparation de l’enterrement. Neige fait une fois de plus le constat qu’une relation apaisée avec ses parents est impossible. L’incompréhension est abyssale et l’évidence d’un nécessaire éloignement devient flagrante. Dans un dialogue mémorable avec sa mère, interprétée magistralement par Fanny Ardant, Neige ose dire ce qui lui pèse, dit son amour mais tire la triste conclusion que mère et fille ne peuvent s’entendre. La douleur est immense car on n’a qu’une mère et qu’un père. Mais, pour arrêter de souffrir et de se soumettre, ne faut-il pas mieux ouvrir grand les yeux sur la toxicité d’une relation ? Et prendre conscience définitivement que les liens du sang ne sont pas un gage d’affection. Pour survivre, Neige va creuser dans le passé de son grand-père, va se reconnecter avec ses racines algériennes encore trop peu explorées… Une vitalité nouvelle va l’étreindre.

Le talent de Maïwenn est de réussir à mettre beaucoup d’humour dans cette histoire familiale qui pourrait paraître bien plombante. Elle donne à Louis Garrel, qui interprète son ex-compagnon, un rôle sur-mesure. Toutes ses répliques sont très drôles. Son personnage apporte beaucoup de légèreté au film car il désamorce les tensions, dédramatise, fait prendre conscience de la futilité (voire du ridicule) de certains conflits. Malgré les rancœurs, l’amour ne continue t-il pas de circuler malgré tout ?