Cinéma 2022 : mon top 10 !

Mon traditionnel classement de fin d’année. J’ai malheureusement raté quelques films : La conspiration du Caire, El buen patron, Les repentis…

1 – La nuit du 12 de Dominik Moll

2 – Leïla et ses frères de Saeed Roustaee

3 – R.M.N de Cristian Mungiu

4 – Sans filtre de Ruben Östlund

5 – Decision to leave de Park Chan-Wook

6 – Coupez ! de Michel Hazanavicius

7 – As Bestas de Rodrigo Sorogoyen

8 – Flee de Jonas Poher Rasmussen

9 – Peter Von Kant de François Ozon

10 – L’innocent de Louis Garrel

Et vous, vos coups de coeur ?

R.M.N

Film de Cristian Mungiu

Avec Marin Grigore, Judith State…

Date de sortie en France : 19 octobre 2022

Tant de choses à dire sur le nouveau film du réalisateur roumain Cristian Mungiu ! Commençons par son titre énigmatique : R.M.N est l’équivalent d’I.R.M. L’un des personnages du film, un monsieur vieillissant atteint de troubles neurologiques, subit cet examen de radiologie. Quant à Cristian Mungiu, c’est de façon symbolique qu’il scanne les dysfonctionnements de la société roumaine. Il choisit pour cela de s’intéresser à un village situé en Transylvanie et d’y planter le décor d’un passionnant récit.

Dans cette région de la Roumanie, de nombreuses communautés d’origine diverse se côtoient depuis des décennies voire des siècles. Les habitants parlent roumain, hongrois, allemand, maitrisent souvent plusieurs langues. La communauté rom (« les gitans ») est aussi implantée mais semble avoir déserté le village. L’arrivée de nouveaux travailleurs étrangers non-européens, embauchés par une entreprise locale, déclenche l’indignation et le rejet. La xénophobie se déchaine sans complexe. Elle paraît irrationnelle et incongrue de la part de personnes elles-mêmes issues de cultures différentes.

L’un des intérêts majeurs du film est de montrer de quelle manière le racisme trouve un écho au sein d’une population. Il se base sur des fantasmes (ici de contamination), sur des fausses informations, des rumeurs… Globalement sur l’ignorance et la peur. Dans des régions éloignées des grands centres urbains où prospère un sentiment de déclassement, le rejet de l’autre est une manière facile d’exprimer sa colère. Une scène magistrale du film illustre cette rancoeur enfouie qui ne demande qu’à exploser. Dans un long plan séquence, le réalisateur met en scène une assemblée de villageois réunis à la salle des fêtes. Les employeurs des trois travailleurs étrangers sont présents et tentent vainement de rassurer tout le monde. Cette scène est forte car elle est incroyablement réaliste et révèle notamment un autre aspect des choses : la vision qu’ont les habitants de l’Occident qu’ils considèrent comme décadent…

« R.M.N » est un film d’une grande richesse. Il y est aussi question du sentiment amoureux, du couple, de la paternité… De musique aussi. Un morceau de violoncelle célèbre, mis à l’honneur dans un autre film, occupe une place importante dans le récit. C’est une belle surprise !

« R.M.N » aurait mérité un prix à Cannes. « Triangle of sadness » est très bon film, extrêmement différent. Pour la Palme, mon coeur balance, et vous ?

L’innocent / Sans filtre (Triangle of Sadness)

source image : http://www.lemonde.fr
source image : http://www.franceinfotv.fr

Les films de Louis Garrel et de Ruben Östlund sont deux coups de maître sortis récemment au cinéma et à côté desquels il serait dommage de passer. Sous des allures de polar, de parodie de film de braquage et de comédie romantique, « L’Innocent » fait beaucoup rire et offre aux spectateurs quelques scènes mémorables. « Sans filtre » (« Triangle of Sadness »), Palme d’Or du dernier Festival de Cannes, n’est pas en reste. On rit aussi mais d’un rire différent, peut-être nerveux. Sur le yacht pour ultra-riches sur lequel se déroule une bonne partie de l’histoire, le réalisateur suédois orchestre avec maestria la mise en scène du malaise. 

Le thème de la relation amoureuse est commun aux deux films, traité de façon très différente. Dans le film de Garrel, deux histoires s’entrecroisent : Sylvie (Anouk Grinberg) tombe folle amoureuse de Michel (Roschdy Zem) qu’elle rencontre en prison. Ils se marient. Son fils Abel, (Louis Garrel) qui voit d’un mauvais oeil le remariage de sa mère, se remet quant à lui petit à petit de la mort de sa femme. Clémence (Noémie Merlant), une amie, est très présente pour lui. Elle est la joie et la bonne humeur incarnée. On comprend cependant très vite qu’elle refoule ses sentiments… D’un côté, un amour qui se vit pleinement et passionnément, de l’autre une grande pudeur et un blocage. Le grand talent du réalisateur est de mêler les registres : sur le parking d’un resto-routier, il filme l’abracadabrantesque braquage d’un camion transportant des boites de caviar en même temps que la naissance d’un amour ! C’est une scène d’anthologie qu’on n’oubliera pas. Le talent (comique) de Noémie Merlant est irrésistible. 

Dans « Sans filtre », un couple est aussi au coeur du récit, celui formé par Carl et Yaya. Tous deux sont mannequins professionnels. Leur image, instagrammée au quotidien, est leur gagne-pain. La notoriété (singulièrement celle de Yaya)  permet à ces deux personnages de se faire inviter sur une croisière de luxe à bord d’un yacht. Cette croisière est l’occasion pour Ruben Östlund de décrire de façon hilarante et très grinçante le monde des ultra-riches. Un monde totalement déconnecté du réel, cynique, quasi inhumain. Le riches se gavent, profitent de leurs privilèges avec outrance en exigeant une soumission totale du « petit » personnel… Une tempête (qui donne lieu à une scène incroyable dans laquelle le spectateur ressent lui-même le malaise) et un événement inattendu viennent chambouler l’ordre établi. Les classes sociales, jusque là si hermétiques les unes aux autres, vont devoir se parler, vivre ensemble. Pendant un temps, les injustices disparaissent… Le film est sans doute, par certains côtés, caricatural mais tellement jouissif ! La construction du scénario (en trois parties distinctes), la mise en scène, le talent des comédiens font de ce film un grand moment de cinéma. 

La nuit du 12 / As bestas

Deux films à ne pas rater cet été : « La nuit du 12 » de Dominik Moll et « As bestas » de Rodrigo Sorogoyen ! Deux films assez différents mais qui ont pour point commun de tenir véritablement le spectateur en haleine. La prestation des actrices et acteurs est aussi remarquable !

« La nuit du 12 » relate l’histoire d’une enquête sur un fait divers atroce. Dans une petite ville de Savoie, en pleine nuit, alors qu’elle sort d’une soirée avec des amies, une jeune femme d’une vingtaine d’années est immolée par un individu masqué. La police judiciaire se met rapidement au travail. Très vite, plusieurs hommes sont soupçonnés. D’anciens amants, des connaissances plus ou moins proches. Tous sont interrogés, tous pourraient être l’auteur du crime mais l’enquête piétine… L’affaire hantera pendant de longs mois l’esprit du jeune commissaire (l’impressionnant Bastien Bouillon) qui, malgré beaucoup de professionnalisme et d’obstination, ne parvient pas à trouver le coupable… Le film est passionnant de bout en bout. La réalité du travail difficile et ingrat que représente une enquête policière est formidablement décrite. Le manque de moyens est criant et ne permet souvent pas de travailler assez rapidement. Le point fort du film est aussi de parler avec finesse de la place des femmes dans la société. Pourquoi cette jeune femme est-elle assassinée aussi sauvagement ? La question reste sans réponse mais il semble bien qu’une misogynie ordinaire soit à l’origine de ce crime. La liberté des femmes pose encore question de nos jours et c’est ce que montre le film de façon très subtile.

« As bestas » de Rodrigo Sorogoyen est un coup de maître. Comme dans son précédent film « Madre » , il parvient avec brio à installer une atmosphère extrêmement étouffante et un suspense prenant. Un couple de français (Denis Ménochet et Marina Foïs) est installé en Espagne dans un coin reculé de Galice. Ils sont exploitants agricoles et rénovent aussi de vieilles maisons qui tombent en ruine. Leur présence est diversement appréciée. Le couple est bien intégré mais doit faire face à l’hostilité de plus en plus pesante de leurs voisins directs, deux frères (eux aussi agriculteurs) qui vivent avec leur mère. L’incompréhension est totale, les tensions vont crescendo. Le couple résiste vaillamment aux intimidations, au racisme latent. Mais les choses deviennent de plus en plus graves… Le film est très intéressant car il décrit parfaitement le choc des cultures entre les nouveaux venus, anciens citadins bien intégrés socialement, et les gens du cru, aux moeurs beaucoup plus frustres et violentes. L’opposition entre ces deux mondes pourrait paraître caricaturale mais elle ne l’est pas. La nouveauté et le succès sont souvent synonymes de jalousie, de rancoeur voire de haine. Le film montre jusqu’à quel point (de non-retour) peuvent mener de tels sentiments. A noter la prestation de Marina Foïs dans ce film qui est d’une grande force. Son personnage, très digne face à l’adversité, est inoubliable.

Peter Von Kant

Source image : http://www.telerama.fr

Film de François Ozon

Avec Denis Ménochet, Khalil Gharbia, Isabelle Adjani…

Date de sortie en France : 6 juillet 2022

Peter Von Kant est un homme profondément malheureux. Cinéaste à la renommée internationale d’une cinquantaine d’années, il vit dans un très bel appartement à Cologne accompagné d’un assistant dévoué et soumis qu’il prend plaisir à maltraiter et à humilier à la moindre occasion. L’alcool, la drogue sont par ailleurs des dérivatifs qui l’aident à calmer les angoisses dans lesquelles le plonge la solitude. Puis vient une rencontre qui change tout, pendant un temps.

Son amie Sidonie, actrice et chanteuse célèbre (formidable Isabelle Adjani), lui rend visite et lui parle d’un jeune homme qu’elle aimerait lui présenter. Il s’appelle Amir et son charme est dévastateur. Le coup de foudre a lieu, les yeux du cinéaste s’illuminent à nouveau. Une joie de vivre intense renaît. Une envie de créer aussi. Peter décèle chez Amir des qualités qui peuvent faire de lui une star. Il est beau, il a de l’allure… Usant de toute l’influence et du pouvoir que lui confère son statut de réalisateur reconnu, il veut l’introduire dans le milieu du cinéma, le pousse à devenir acteur. Très vite, il, lui propose aussi de vivre sous son toit. Hésitant, Amir se laisse pourtant convaincre. L’opportunité est trop belle…

François Ozon adapte librement une pièce de théâtre et un film de Fassbinder « Les larmes amères de Petra Von Kant ». Petra devient Peter et alors que le film originel évoquait le milieu de la mode, Ozon choisit de parler d’un monde qu’il connaît par coeur, celui du cinéma. Il est question de domination, de manipulation, de dépendance affective, d’histoire d’amour torturée… Autant de sujets que le cinéaste a abordé de nombreuses fois dans sa filmographie. On a parfois l’impression d’être au théâtre (comme dans « Huit femmes »): l’action se déroule quasi exclusivement dans un seul et même lieu (l’appartement de Peter), le jeu des comédiens paraît volontairement outré, ampoulé. La prestation de Denis Ménochet est particulièrement impressionnante. Avec une grande justesse, il parvient à rendre très crédible sa part de féminité par le corps, la voix, les attitudes. Il joue un personnage désespéré, violent, excessif et il réussit à le rendre presque attachant. Peter Von Kant est en quête d’absolu et exprime un besoin d’amour immense. Dans cette quête, il se perd car il semble mélanger réalité et fiction… François Ozon pose la question de savoir si la création artistique est compatible avec une vie personnelle sereine, apaisée. Au spectateur d’y réfléchir.

Decision to leave

Film de Park Chan-Wook

Avec Tang Wei, Park Hae-il, Go Kyung-pyo

Date de sortie en France : 29 juin 2022

C’est l’histoire d’un amour impossible que nous raconte brillamment Park Chan-Wook dans son nouveau film « Decision to leave » justement récompensé du Prix de la mise en scène au dernier Festival de Cannes. Pendant plus de deux heures, le réalisateur coréen nous éblouit par sa maîtrise du récit car chaque plan est une prouesse d’inventivité. Le spectateur vit une expérience peu commune : le film est à la fois une enquête policière tortueuse et un drame romantique déchirant. C’est surprenant et assez jouissif.

Une très belle femme, Sore, rentre un jour dans la vie de Hae-joon. Il est policier, elle est suspecte. Sore est en effet soupçonnée d’avoir tué son mari, découvert mort au pied d’une falaise. Sore apparaît comme la coupable idéale : son mari défunt, beaucoup âgé qu’elle, est un homme qui la bat avec beaucoup de violence. Le passé trouble de la jeune femme, chinoise d’origine, pose question et laisse planer beaucoup de doutes… Le policier chevronné mène son enquête de façon traditionnelle : il récupère toutes les informations possibles sur la suspecte n°1, organise des planques… Mais ce qui est différent, c’est l’attirance irrésistible qu’exerce Sore sur Hae-joon. Les frontières, habituellement infranchissables, sont dépassées. Cette attirance et cette proximité nouvelles sont filmées de façon magnifique : Hae-Joon observe Sore dans son quotidien (à son travail, à son domicile) grâce à des jumelles dans sa voiture. Dans le plan suivant, il est à ses côtés, tout proche. On le devine séduit, sous le charme…

Il ne faut pas en dire trop car le film est étonnant. « Decision to leave » est un titre formidable dont on comprend petit à petit toute la portée. Décider de partir, de quitter quelqu’un, quelque chose ? Les derniers plans sont d’une grande beauté. Park-Chan-Wook réalise l’exploit de faire un film visuellement inoubliable et de raconter une histoire pleine de rebondissements mise en scène de façon superbe. L’envie de découvrir ses précédents films (Old Boy, Mademoiselle…) est très forte !

Coupez !

Film de Michel Hazanavicius

Avec Romain Duris, Bérénice Bejo, Finnegan Oldfield …

Date de sortie en France : 18 mai 2022

Je n’ai pas eu beaucoup l’occasion d’aller au cinéma ces derniers temps car peu de films ont attiré mon attention. Mon dernier très bon souvenir est un film japonais intitulé « Aristocrats » . J’ai par contre été très déçu par le dernier Desplechin, « Frère et sœur » … Sur les conseils d’une amie, j’ai vaincu mes réticences en allant voir le dernier film de Michel Hazanavicius. J’aurais pu passer à côté de « Coupez ! » et cela aurait été vraiment dommage car ce film est un coup de cœur ! Je conseille à tous les amoureux du cinéma d’aller en salle découvrir ce film.

« Coupez ! » est en effet selon moi une réussite de bout en bout. La mise en scène est virtuose, l’humour omniprésent… Michel Hazanavicius filme de qu’il connaît par coeur : le tournage d’un film de cinéma. L’objet cinématographique en question est l’adaptation d’un film d’horreur japonais d’une trentaine de minutes dont la caractéristique peu commune est d’être tourné en une seule séquence (un fameux plan séquence). Cette lourde tâche est confiée à Rémi (Romain Duris), réalisateur de seconde zone qui se lance dans l’aventure avec une bonne dose d’inconscience, mais aussi de bonne volonté… Le tournage se révèle être un cauchemar car rien ne passe comme prévu : deux acteurs manquent à l’appel et sont remplacés au pied levé, le cadreur a de gros problème de dos et ne peut assumer son rôle de façon optimum, les dialogues doivent le plus souvent être improvisés pour pallier tous les problèmes qui s’accumulent…

Michel Hazanavicius se moque avec délectation des travers du monde du cinéma. L’acteur star, qu’interprète à merveille Finnegan Oldfield, est parfaitement odieux et donneur de leçon, le producteur du film (Lyes Salem) n’a aucune ambition artistique et se montre très désinvolte et irrespectueux à l’égard du réalisateur. Ce même réalisateur, et aussi acteur, tente tant bien que mal d’imposer son point de vue à tout ce petit monde en accumulant beaucoup de frustration… Le film est clairement une parodie, parfois outrancière. C’est hilarant et tellement malin qu’on ne boude pas son plaisir. Tous les comédiens s’en donnent à coeur joie et on imagine leur plaisir de tourner ce film dans le film, avec tout le second degré nécessaire. Ce plaisir est très communicatif !

Cinéma 2021 : mon bilan

Plusieurs films m’ont ému, remué, bouleversé en 2021. D’autres m’ont déçu. Et tellement de films que je n’ai pas pu voir !

Mon top 10 :

Annette de Leos Carax

Drive my car de Ryusuke Hamaguchi

3 ° Nomadland de Chloé Zhao

Une histoire d’amour et de poésie de Leyla Bouzid

Onoda – 10000 nuits dans la jungle de Arthur Harari

6° Julie en 12 chapitres de Joachim Trier

7° Les Olympiades de Jacques Audiard

8° Bergman Island de Mia Hansen-Løve

9° La fracture de Catherine Corsini

10° Tout s’est bien passé de François Ozon

Et vous, votre bilan ?

Mes déceptions : Mourir peut attendre, Madres paralelas

Films que j’ai ratés en salle : Illusions perdues, Falling, Le diable n’existe pas, Les intranquilles, Le sommet des dieux, Chers camarades…

Audiard, Corsini, Trier

Les Olympiades, film de Jacques Audiard

La Fracture, film de Catherine Corsini

Julie en 12 chapitres, film de Joachim Trier

Trois formidables films ont retenu mon attention ces dernières semaines. Trois films très différents, tant sur le fond que sur la forme, qui délivrent chacun à leur manière un message original. Ils décrivent notre époque de façon intelligente, cette époque marquée par un certain désenchantement, une forme subtile de mélancolie.

« Les Olympiades« est un objet cinématographique d’une grande élégance. Dans ce nouveau film, Jacques Audiard propose un très beau noir et blanc qui sublime les trois personnages principaux interprétés par de jeunes acteurs de grand talent. Julie Zhang, Noémie Merland et Makita Samba crèvent l’écran. Nous sommes à Paris dans le 13ème arrondissement, quartier des Olympiades à l’architecture si particulière. Rencontre, amour, désamour, changement de vie… Les personnages se cherchent, se trompent, apprennent de leurs erreurs… Ils apprennent surtout à aimer malgré la dureté d’une époque qui donne de plus en plus de place aux rencontres sur Internet. Le film est plein de charme et aborde de façon subtile un tas de sujets très intéressants (le harcèlement, l’affirmation de soi, la place des enseignants dans la société…).

« La Fracture » nous parle aussi de façon très forte de la France d’aujourd’hui. L’hôpital est le personnage principal et il ne se porte pas bien. S’y rencontrent les différentes couches de la société. Le personnel soignant, débordé par la charge de travail, tente de faire au mieux pour s’occuper de tous les patients alors même que les blessés affluent du fait des violences policières qui émaillent une manifestation de Gilets Jaunes. Le ton choisi par Catherine Corsini est résolument celui du pamphlet voire de la farce. Bourgeois et prolos se retrouvent face à face et cela fait des étincelles. C’est très drôle et en même temps tragique. Valeria Bruni Tedeschi, en pleine crise de couple car quittée par sa compagne interprétée par Marina Foïs, est irrésistible dans ses exagérations et dans le mépris de classe qu’elle exprime sans vergogne. Elle se retrouve coincée sur un brancard en compagnie d’un Pio Marmaï au bout du rouleau, chauffeur de poids lourd et gilet jaune. L’incompréhension entre ces personnages issus d’univers sociaux opposés est abyssale. La réalisatrice montre, en forçant le trait, à quel point les fractures de la société française sont aujourd’hui loin d’être résolues.

« Julie en 12 chapitres » de Joachim Trier est un film d’une grande originalité et d’une grande sensibilité Le réalisateur norvégien invente le personnage de Julie et nous raconte son entrée dans l’âge adulte et sa vie de jeune femme, en douze chapitres. Qui est Julie ? Difficile à dire car c’est un personnage ambivalent, insatisfait, en recherche permanente d’un idéal, mélancolique. Elle aime et est aimée, mais est-elle comblée ? Parvient-elle à savourer pleinement la joie d’une relation équilibrée ? Les tourments de Julie traversent tout le film malgré le bonheur qu’apportent les deux rencontres amoureuses sincères qui marquent sa vie. Sa psyché est mise en image dans une scène mémorable. Après avoir consommé des champignons hallucinogènes, Julie bascule dans un bad trip. Joachim Trier filme alors les angoisses de la jeune femme (la peur de devenir mère, la peur de vieillir), met en avant son ressentiment à l’égard d’un père distant qui ne lui a pas assez donné d’amour. La magnifique interprétation de Renate Reinsve, justement récompensée à Cannes, est très émouvante. Julie est un personnage qu’on n’oublie pas.

Une histoire d’amour et de désir

Film de Leyla Bouzid

Avec Sami Outalbali, Zbeida Belhajamor

Date de sortie : 1er septembre 2021

« Une histoire d’amour et de désir » est un bijou. Le thème de la rencontre amoureuse, tant de fois traité au cinéma, est ici abordé du point de vue masculin. Ahmed, le jeune héros de 18 ans, fait ses premiers pas à la Sorbonne et tombe très vite sous le charme de la belle Farah. Tous deux étudient les lettres et choisissent en enseignement optionnel la poésie érotique arabe. Leur passion commune pour la littérature les rapproche. L’attirance est réciproque. Peu à peu, ils se découvrent, se fréquentent, se baladent à Paris, ville qu’ils ne connaissent ni l’un ni l’autre très bien. Le film décrit à merveille les joies éprouvées par ces deux jeunes personnes qui profitent d’une liberté et d’une indépendance toute nouvelle. Les années d’université sont synonymes de rencontres multiples, d’expériences nouvelles, d’excès…

Ahmed et Farah n’ont pas eu le même parcours. Lui a grandi en banlieue parisienne, dans ce que l’on appelle un quartier. Elle vient de Tunis, est issue d’un milieu plus aisé. De façon un peu provocante, Ahmed qualifie sa nouvelle amie de « bourge ». Le sentiment amoureux peut-il faire fi de ces différences ? Pour aimer et oser aller vers l’inconnu, n’est-il pas nécessaire de dépasser les préjugés, les habitudes inculquées par son milieu d’origine ? Le jeune homme est tiraillé : dans son quartier, il a une image à assumer, celle du grand frère qui surveille les faits et gestes de sa jeune soeur ; à Paris, sa nouvelle vie sociale l’invite à quitter ses vieux réflexes, à évoluer, à changer. Le sentiment amoureux naissant et le désir qui l’accompagne le perturbent. Il est maladroit voire blessant à l’égard de Farah. La réalisatrice montre avec beaucoup de délicatesse combien il est parfois difficile d’ouvrir son coeur, de prendre le risque de l’amour, sans peur. Ahmed est touchant dans sa fragilité. C’est l’une des grandes qualités du film que de montrer à quel point les hommes, au début de leur vie amoureuse, se sentent démunis et parfois effrayés à l’idée de ne pas être à la hauteur. C’est un thème qui n’est pas si souvent exploré.

Leyla Bouzid est une réalisatrice de grand talent. J’avais adoré son précédent film « A peine j’ouvre les yeux » sorti en 2015.