Despentes, Haenel, Adimi, Rosenthal

Quatre romans ont marqué ma rentrée : une petite déception, un coup de coeur, une belle découverte et un énorme coup de coeur…

J’avais hâte de découvrir « Cher connard » , le nouveau roman de Virginie Despentes. Après la brillante trilogie « Vernon Subutex », on retrouve le style inimitable de l’auteure (nerveux, provocateur) et un regard fin et nuancé sur les travers de notre époque. Où en sont les relations homme-femme en 2022 ? Qu’est ce que le féminisme aujourd’hui ? Le roman apporte pas mal de réponses. Rien de caricatural dans le portrait que donne Despentes d’Oscar, un homme accusé de harcèlement par une jeune femme appelée Zoé, qui elle, choisit de parler de ce qui lui est arrivé sur Internet. Les personnages avancent, réfléchissent à leurs actes… C’est intéressant. J’ai aimé ce livre sans être totalement convaincu. Despentes a évidemment du talent mais j’aurais aimé être davantage surpris.

« Le Trésorier-payeur » de Yannick Haenel est un bijou. J’ai lu ce livre avec énormément de plaisir car l’auteur nous offre une histoire surprenante (voire improbable), truffée de références littéraires et philosophiques. Le style est superbe. Quel bonheur de lire un roman si bien écrit et si profond sur tout un tas de sujets (le sens de la vie, l’amour, le sexe…). L’auteur brouille les pistes, sait mettre la bonne dose d’humour et d’ironie afin de ne pas alourdir son propos. Ce personnage de banquier anarchiste est vraiment marquant ! Un extrait : « Chacun mène comme il le peut le mystère de sa propre existence ; notre blessure s’apaise ou s’infecte, selon la manière dont nous considérons notre âme. Mais il arrive un moment où chacun de nous parvient à se cacher non plus dans l’obscurité, mais dans la lumière, et il ne faut pas rater ce rendez-vous.« 

« Au vent mauvais » est un roman émouvant. Kaouther Adimi nous parle successivement, avec des ellipses, de l’Algérie du temps de la colonisation, de l’Algérie du temps de la guerre et de l’Algérie du temps de l’indépendance. Ses héros s’appellent Tarek, Leïla, Saïd. Ils grandissent dans un petit village loin de tout, insouciants. Les trajectoires vont toutefois être radicalement différentes pour les uns et pour les autres. Saïd est envoyé par ses parents en Tunisie où il fait de brillantes études. Il deviendra un écrivain de renom. Tarek, lui, est berger. Il reste fidèle à sa terre d’origine et tombe amoureux de Leïla. Cette dernière, mariée de force très jeune, fait le choix courageux de briser les us et coutumes en décidant de retrouver sa liberté. Elle en subira douloureusement les conséquences… Le roman se concentre sur le destin étonnant de Tarek. Après la guerre et l’indépendance, il va en France pour gagner de l’argent et nourrir sa famille. Malgré la dureté de la vie en foyer Sonacotra, il apprécie, par certains côtés, cette vie solitaire loin de son Algérie natale. Kaouther Adimi évoque avec une grande justesse cette génération d’hommes, souvent taiseux, marqués par les souvenirs douloureux de l’époque coloniale et de la guerre.

« Un singe à ma fenêtre » d’Olivia Rosenthal est le livre qui m’a le plus marqué en cette rentrée littéraire. C’est un énorme coup de coeur ! Quel livre étonnant. La narratrice se rend au Japon pour enquêter sur le souvenir traumatique de l’attentat au gaz sarin qui a eu lieu dans le métro de Tokyo en 1995. Plus de 25 ans après les faits, elle interroge un nombre considérable de personnes. Quelles traces a laissé cet événement dans la mémoire collective ? Dans la mémoire de chacun ? La télévision avait, à l’époque, produit des images qui ont marqué les esprits. Certains témoins évoquent une forme d’indifférence, d’autres se souviennent d’avoir connu des membres de la secte Aum dont le fondateur a commandité l’attentat. Ils se rappellent à quel point le discours apocalyptique tenu par cette organisation avait fait de nombreux adeptes. La narratrice évoque, en creux, une société japonaises travaillée par ses névroses, dans laquelle il est très difficile d’oser dire les choses, d’affronter le réel. Tout au long du livre, de nombreuses questions sans réponses sont posées. Le lecteur est invité, lui aussi, à s’interroger sur les notions de secret, de non-dit, sur les thèmes de l’absence et de la disparition. C’est, au final, bouleversant.

Rentrée littéraire 2022 : deux histoires londoniennes

Open Water de Caleb Azumah Nelson, Editions Denoël (Traduction : Carine Chichereau)

Dernière nuit à Soho de Fiona Mozley, Editions Joëlle Losfeld (Traduction : Laeticia Devaux)

Deux romans, parus en 2021 au Royaume-Uni, ont été traduits et édités à l’occasion de la rentrée littéraire française. J’ai pris beaucoup de plaisir à découvrir le travail de Caleb Azumah Nelson et de Fiona Mozley, deux jeunes écrivains britanniques pleins d’avenir. « Open Water » et « Dernière nuit à Soho » sont deux livres assez différents. Leur point commun est de mettre merveilleusement en valeur la capitale anglaise. Londres est une ville-monde, trépidante, en permanente évolution qui, malgré tous les changements, conserve un charme unique que les deux romans décrivent avec subtilité.

« Open water » est un premier roman. Difficile de ne pas être impressionné par la forme originale que l’auteur donne à son texte dans lequel le personnage principal, dont on ne connaît pas le nom, est désigné par le pronom personnel « tu ». Le roman nous parle de la naissance d’une histoire amour entre un homme et une femme, tous les deux noirs, jeunes adultes, passionnés par l’art (lui par la photo, elle par la danse). Ils sont intégrés à la vie londonienne, sortent beaucoup et c’est lors d’une soirée dans un pub que la rencontre a lieu. Lui est célibataire alors qu’elle est en couple. Petit à petit, un lien se crée. L’auteur décrit avec beaucoup de sensibilité les différentes étapes qui amènent ces deux personnages à s’apprivoiser, à se rapprocher émotionnellement et physiquement. Une passion des unit : la musique. Le blues, le jazz, le rap sont omniprésents dans leur vie et beaucoup de morceaux ou chansons, cités par l’auteur, font écho à leur émois, à leurs doutes, à leurs peurs intimes… « Open Water » aborde aussi frontalement la question du racisme. Etre noir, et donc faire partie d’une minorité, pose toujours question de nos jours, même dans une grande capitale européenne. L’inquiétude s’immisce très facilement face aux violences de certains policiers. L’injustice d’être jugé à cause de sa couleur de peau est source, encore aujourd’hui, de beaucoup d’incompréhension et de souffrance.

« Dernière nuit à Soho » est ce qu’on appelle un roman choral. Fiona Mozley crée une galerie de personnages liés les uns autres par des liens plus ou moins proches. Precious, Agatha, Robert, Lorenzo, Bastian, Glenda, Paul, Debbie… Toutes et tous racontent quelque chose du Londres d’aujourd’hui. Un immeuble situé à Soho, quartier historique de la capitale, est au coeur de l’intrigue. Il appartient à une jeune et riche héritière qui entend bien chasser, par tous les moyens, les prostituées qui y vivent et qui y travaillent. L’appât du gain est irrésistible et ce que l’on appelle la gentrification des quartiers populaires est l’une des thématiques abordée par l’autrice. Les intérêts des uns et des autres divergent. Le roman décrit par exemple le parcours atypique de Precious qui a choisi de devenir prostituée pour survivre dans une ville où il est si facile de tomber dans la pauvreté. Elle est heureuse de vivre dans un immeuble où la solidarité veut dire encore quelque chose. Le pub est un autre lieu incontournable dans lequel beaucoup de choses se passent. Riches et pauvres s’y côtoient parfois. Fiona Mozley parle avec justesse et tendresse de la vie de tous ces personnages issus de milieux sociaux différents. Elle tisse de chapitres en chapitres une histoire addictive, jusqu’à un dénouement surprenant. Un coup de coeur de la rentrée !

Rentrée littéraire 2022 : premiers repérages !

Quelques titres de romans de la rentrée littéraire, repérés ici et là, m’intriguent. J’ai envie de les découvrir, en espérant être charmé et surpris (si j’ai le temps de les lire !) :

J’aimerais tout d’abord évoquer quatre auteurs que je ne connais pas encore : Gaëlle Josse, Caleb Azumah Nelson, Alexis Ragougneau, Mathieu Belezi :

-Dans « La nuit des pères« , Gaëlle Josse aborde le thème de la relation père-fille. Isabelle rejoint son frère Olivier dans le village des Alpes qui les a vus naître. La santé de leur père est déclinante. Après de nombreuses années sans se voir ni se parler, c’est peut-être la dernière chance pour Isabelle de comprendre ce père si peu aimant. Les souffrances tues pendant des années pourront-elles enfin être exprimées ?

-« Open water » est un premier roman. A Londres, deux jeunes gens tentent de vivre de leur passion : lui veut percer dans la photographie, elle est déjà danseuse. Ils sont noirs et doivent composer avec un racisme insidieux. Je pense à Zadie Smith ou à Chimamanda Ngozy Adichie, deux auteures que j’aime beaucoup…

-« Palimpseste » d’Alexis Ragougneau est une dystopie. Selon l’éditeur, le livre « est un hommage vibrant au pouvoir de la littérature et à l’audace de la création. ». Cela donne très envie.

-« Attaquer la terre et le soleil » est un très beau titre. Il s’agit du nouveau roman de Mathieu Belezi. Il y est question de la colonisation de l’Algérie. C’est le sujet de prédilection de cet auteur qui a déjà publié plusieurs romans sur cette page d’Histoire qu’il me semble important de mieux connaître.

Deux autres écrivains retiennent aussi mon attention. Ils font partie du paysage littéraire depuis de nombreuses années et je suis curieux de découvrir leur nouvelle création :

-J’ai dévoré avec beaucoup de plaisir les trois tomes de « Vernon Subutex ». Il me tarde donc de découvrir le nouveau roman de Virginie Despentes intitulé « Cher connard » . J’admire le talent de cette autrice unique en son genre… J’espère être convaincu une nouvelle fois.

-Yannick Haenel est un auteur lui aussi très intéressant, au style remarquable. J’avais adoré son « Jan Karski » (un peu moins « Tiens ferme ta couronne » ). « Le Trésorier-payeur » est le titre du roman qu’il publie en cette rentrée littéraire 2022. Le héros s’appelle Georges Bataille. Il est banquier et secrètement anarchiste. En lui, quelque chose d’irréductible qui le pousse vers une forme d’absolu…

Et vous, vos envies, vos attentes… ?

Héroïnes de juillet

Blackwater, Tome 1 : La crue de Michael McDowell, Monsieur Toussaint Louverture

La vie mensongère des adultes d’Elena Ferrante, Gallimard / Folio

Anne de Green Gables de Lucy Maud Montgomery, Monsieur Toussaint Louverture

Elinor, Giovanna et Anne Shirley : trois héroïnes qui ont marqué mon début d’été.

« Blackwater » est une saga littéraire dont on parle beaucoup en ce moment dans la blogosphère et dans la presse spécialisée. L’éditeur Monsieur Toussaint Louverture propose aux lecteurs français de la découvrir en six tomes magnifiquement illustrés. Cette histoire a été écrite dans les années 80 par Michael McDowell, auteur et scénariste américain de renom qui a travaillé notamment avec Stephen King. L’histoire se déroule au lendemain de la Première Guerre Mondiale en Alabama. Les premières pages du roman décrivent l’immense crue qui frappe les habitants de la petite ville de Perdido. Tout est submergé et le canot est devenu le seul moyen de locomotion. Dans un hôtel inondé, deux hommes découvrent une femme esseulée qui semble attendre depuis longtemps qu’on lui vienne en aide. Elle s’appelle Elinor Dammert. C’est un personnage étonnant qui sait garder jalousement ses secrets et dont l’influence sur Perdido et ses habitants va être majeur…. Mystère et fantastique sont au programme de ce premier tome dans lequel l’auteur distille le suspense de façon subtile et efficace.

Quel plaisir de retrouver la plume alerte d’Elena Ferrante avec « La vie mensongère des adultes ». Comme dans « L’amie prodigieuse », tout ou presque se déroule à Naples. L’héroïne Giovanna nous fait part de ses tourments d’adolescente : le divorce de ses parents, ses complexes physiques, son attirance nouvelle pour les garçons… Beaucoup de choses changent dans sa vie le jour où elle décide de fréquenter sa tante Vittoria avec qui son père est en conflit depuis des années. Ce personnage est haut en couleur, d’une violence inouïe dans ses propos mais étrangement aimante et attachante par certains côtés. Giovanna découvre par son intermédiaire une partie de Naples qui lui était inconnue, élargit son cercle d’amis… Elena Ferrante nous régale, comme à chaque fois, car elle sait donner beaucoup de profondeur à ses personnages. Avec beaucoup de finesse, elle décrit leurs faiblesses et leurs doutes mais aussi leur incroyable force. Giovanna s’interroge beaucoup sur son existence mais semble aussi très bien savoir ce qu’elle veut…

« Anne de Green Gables » est un roman pour la jeunesse écrit par Lucy Maud Montgomery dans les années 1920. C’est le premier tome d’une saga retraduite et rééditée dernièrement par les éditions Monsieur Toussaint Louverture. Anne Shirley est une orpheline d’une douzaine d’années adoptée par Marilla et son frère Matthew. Green Gables est le nom du domaine agricole dont ils s’occupent depuis des années. L’arrivée d’Anne bouleverse les habitudes, apporte un souffle nouveau. Un temps d’adaptation est nécessaire mais la jeune fille trouve très vite sa place. La nature qui l’entoure est une source de joie inépuisable. Le lecteur s’attache très rapidement à ce personnage à l’imagination débordante. Anne est bavarde, s’exprime avec de très jolis mots. Elle est touchante car, après une première partie de vie difficile et triste, elle semble avoir conserver intacte sa curiosité et sa vision poétique de l’existence.

Bleu nuit

Roman de Dima Abdallah

Sabine Wespieser Editeur

Année de parution : 2022

Quel beau et puissant livre que « Bleu nuit » , deuxième roman de l’auteure française d’origine libanaise Dima Abdallah. Au coeur de ce récit, un homme au bord du gouffre qui livre au lecteur un monologue poignant. A travers ses mots, il est question de mémoire (traumatique), d’oubli, de pardon.

Qui est cet homme ? Il a une cinquante d’années, vit reclus dans son appartement parisien, souffre de tocs et de manies. Un jour, au lendemain d’un enterrement important auquel il n’a pas pu assister, il décide de braver ses peurs les plus profondes et de sacrifier son confort matériel pour vivre volontairement dans la rue. Il devient SDF par choix. Cette nouvelle vie est éprouvante car il connaît le froid, la faim, le manque de tout. Pourtant, il s’en accommode assez facilement car il semble vouloir se punir de quelque chose. La radicalité de son choix interroge. Pourquoi s’infliger un tel sort ? Pourquoi rajouter de la souffrance à la souffrance ?

Etonnamment, vivre dans la rue est aussi la source de petits bonheurs inattendus. Un chien, nommé Minuit, apporte la chaleur et l’affection dont le narrateur a tant besoin. Les autres moments de joie et de réconfort sont liés à des rencontres. Dans le 20ème arrondissement qu’il connaît si bien (au cimetière du Père Lachaise, autour de la place Gambetta, dans de nombreuses petites rues qu’il arpente jour après jour), son regard est à l’affût et croise celui de plusieurs femmes : Emma, Martha, Carla, Layla… Ces femmes vivent, elles aussi, une existence cabossée par les épreuves. La proximité est immédiate bien que très peu de mots ne soient, la plupart du temps, prononcés. Un sourire, un geste de remerciement valent plus qu’un grand discours. Layla, elle-même SDF, occupe une place singulière dans cette passionnante galerie de personnages. Avec elle, ce sont les odeurs (de jasmin, de crème hydratante qu’elle applique sur ses mains) qui sont essentielles. Pour le personnage principal, elles convoquent un passé très douloureux, des souffrances enfouies…

Le bleu, qui donne son titre au roman, est présent de bout en bout : le bleu éclatant d’une étoffe, le bleu profond de la mer, le bleu nuit du mystère. Le mystère plane en effet sur ce récit et l’émotion est au rendez-vous car Dima Abdallah construit son roman de façon formidablement subtile. Le livre est, par ailleurs, parsemé de références littéraires passionnantes : Kundera, Proust, Baudelaire, Céline, Duras et bien d’autres sont cités. Tous ces auteurs ont exploré à leur manière le sujet qui est au coeur de « Bleu nuit » : les souvenirs du passé qui encombrent le présent.

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« Je marche sur un fil. Je suis le funambule sur le fil tendu au-dessus des abysses de la mémoire »

« J’ai plus de souvenirs que si j’avais mille ans, mais j’enterre chacun d’eux, l’un après l’autre, dans les cimetières de l’oubli »

4 3 2 1

Roman de Paul Auster

Editions Actes Sud

Date de parution en France : 2018 (Traduction de Gérard Meudal)

« 4 3 2 1 » est un livre hors du commun. Ce roman est un tour de force littéraire dans lequel le lecteur se plonge avec bonheur. Car le projet de Paul Auster est en effet assez incroyable : raconter la vie d’un personnage, Ferguson, de quatre manières différentes. Un seul personnage mais quatre destins. Réunis en un seul roman.

Comme beaucoup d’histoires américaines, tout commence à Ellis Island, point d’arrivée de millions d’immigrés européens. Le grand-père du héros a quitté les confins de l’Europe centrale pour tenter sa chance en Amérique. Il surmonte beaucoup de difficultés mais parvient à s’y installer, à construire un foyer. Archie Ferguson, le petit-fils, naît quelques décennies plus tard. L’auteur se concentre sur l’enfance, l’adolescence et l’entrée dans l’âge adulte de ce personnage, sorte de double littéraire qui vit donc quatre existences différentes. A quoi tient le destin d’un homme ? Aux choix personnels, aux rencontres, à la fatalité, au hasard, à la chance… De façon vertigineuse, l’auteur nous parle de la fragilité de toute vie humaine. Nous sommes tous ballottés par des événements qui nous dépassent : que surviennent un divorce, un décès prématuré, un fait divers, une histoire d’amour, le déclenchement d’une guerre et nos vies prennent un chemin auquel nous n’étions pas forcément préparés…

Un point commun toutefois dans ces quatre destins singuliers : le goût de la chose littéraire. Ferguson est passionné par les grands auteurs et par l’écriture. Il devient apprenti écrivain ou bien journaliste. Il a la chance de partir à Paris pour assouvir sa passion pour les poètes français ou il couvre, pour le journal de son université, les manifestations étudiantes et les blocages qui on lieu à Columbia. A New York, il fait éditer de façon confidentielle ses écrits avant-gardistes. A Londres, grâce à ses relations, il rencontre un grand éditeur qui l’aide à lancer sa carrière de jeune écrivain prometteur… La vie est pleine de surprises et de bifurcations possibles.

Comment de pas tomber amoureux de New York en lisant Paul Auster ? La ville est l’un personnages principaux de « 4 3 2 1 » . Harlem, Greenwich Village, Broadway, l’Upper West Side et tant d’autres endroits sont la toile de fond de cette quadruple histoire passionnante et addictive. L’auteur aime sa ville et la rend familière à ses lecteurs. On a envie d’y aller pour flâner à Central Park ou boire un café dans les quartiers étudiants. Paul Auster est un auteur prolifique : « Brooklyn Follies« , « Cité de verre » , « Moon Palace » et beaucoup d’autres livres mettent New York à l’honneur. J’ai hâte de les découvrir.

Connemara

Roman de Nicolas Mathieu

Editions Actes Sud

Date de parution : Février 2022

Région Grand Est. Deux personnages : Hélène et Christophe. La quarantaine. Ils se sont connus il y a bien des années, au moment de l’adolescence. La vie les fait se retrouver (la « magie » des réseaux sociaux), un lien se crée à nouveau. Chacun de leur côté, ils ont construit une famille : Hélène est en couple avec Philippe, père de ses deux enfants ; Christophe est lui aussi papa mais ne vit plus avec Charlie, la mère de son fils. Un sentiment diffus d’insatisfaction les étreint. Hélène et Christophe se cherchent. Une relation, inattendue, se noue et leur offre un peu d’évasion… Le roman de Nicolas Mathieu peut-il se résumer ainsi : une analyse de la crise de la quarantaine et de l’irrémédiable usure du couple ? Pas seulement.

Car l’auteur porte aussi (et avant tout) un regard acéré et passionnant sur l’époque : le monde du monde du travail et sa dureté, la charge mentale des femmes qui travaillent et élèvent leurs enfants, la prise en charge de parents vieillissants,… Grâce à 1001 détails, Nicolas Mathieu rend extrêmement réaliste le quotidien de ses personnages. Son roman est terriblement humain quand il évoque, par exemple, l’amour fou que porte le père de Christophe pour son petit-fils Gabriel ou quand il décrit les retrouvailles clandestines des deux personnages principaux dans un café populaire à Epinal, lieu chargé de souvenirs où Christophe a ses habitudes.

Les souvenirs ont une place centrale dans ce roman qui mêle sans cesse passé et présent. L’auteur revient notamment, à de nombreuses reprises, sur la période charnière de l’adolescence. En effet, Hélène et Christophe viennent du même endroit, sont issus du même milieu social… Pourtant, quand ils se retrouvent, ils constatent une distance. Comment l’expliquer ? L’école et les réussites scolaires ont joué un rôle : Hélène a des facilités qui lui ont permis de faire de brillantes études après le bac. Christophe, lui, s’est investi à fond dans le sport, a épousé le rêve de devenir hockeyeur professionnel. Des choix, des orientations qui déterminent beaucoup de choses : pour Hélène, la découverte d’un autre monde (à l’étranger, à Paris), l’apprentissage de codes sociaux différents, l’accès à une forme d’aisance financière ; pour Christophe, les petits boulots, un univers géographique étriqué, les soirées alcoolisées avec les potes d’enfance…

Le regard que porte Nicolas Mathieu sur le destin des deux personnages est lucide et assez cruel. Est-il réellement possible de faire fi des différences de statut social ? Quand on parvient à sortir de son milieu d’origine, quel rapport entretient-on avec ceux qui y sont restés ? « Connemara » aurait pu être un roman intellectuel sur les transfuges de classe, embourbé dans un vocabulaire sociologique pesant. Au contraire, l’auteur construit pas à pas, sur près de 400 pages, une histoire très humaine et émouvante. C’est aussi un roman politique : par petites touches, l’auteur décrit le désenchantement et les désillusions de toute une partie de la population en prise avec les difficultés du quotidien. Ancré dans la réalité de l’époque, « Connemara » fait réfléchir sur les fractures de la société française. C’est l’un de ses grands mérites.

5 coups de coeur littéraires en 2021 !

Mon année 2021 a été riche en lectures diverses et variées. Je partage avec vous cinq coups de coeur. Ce sont des livres très différents les uns des autres, mais l’émotion a, à chaque fois, été au rendez-vous :

-« Hamnet » de Maggie O’Farrell aux éditions Belfond : Susanna, Hamnet et Judith sont les trois enfants nés de l’union d’Agnès et William (Shakespeare). Maggie O’Farrell tisse une histoire passionnante autour de cette famille hors du commun. Agnès est une héroïne inoubliable.

-« Bélhazar » de Jérôme Chantreau aux éditions Phébus : encore un personnage très marquant qui a bien existé dans la vie réelle. Bélhazar est un jeune homme qui meurt à 18 ans dans des conditions troubles. L’auteur/narrateur s’empare de ce fait divers, mène l’enquête entre Bretagne et pays basque. Une vraie réussite littéraire à l’image de Bélhazar, pleine de mystère.

-« Memorial Drive » de Natasha Trethewey aux éditions de l’Olivier : l’autrice rend hommage à sa mère assassinée dans les années 80 par son compagnon. Le traumatisme de cette disparition brutale est analysé de façon passionnante. Comment survit-on a un tel choc ? L’écriture est-elle un moyen de panser les blessures ? Plus de trente ans après les faits, Natasha Trethewey a le courage d’affronter des souvenirs douloureux. Son témoignage est très touchant.

-« Le roman de Jim » de Pierric Bailly aux éditions P.O.L : ce livre est bouleversant. Ce que vit Aymeric est déchirant. Plein d’amour pour un enfant dont il n’est pas le père biologique, il doit affronter les souffrances de la séparation. Dans un style percutant et très direct, Pierric Bailly signe un roman coup de poing. C’est un mélodrame mais aussi une chronique sociale très intéressante.

-« Sidérations » de Richard Powers aux éditions Actes Sud : peut-être le livre qui m’a le plus impressionné cette année. Le relation père-fils est au coeur du roman ainsi que bien d’autres thèmes passionnants (astrobiologie, écologie,…). L’immensité du monde et la vie intérieure des personnages se font écho. Ce livre est une claque.

Et vous, vos coups de coeur ?

Sidérations

Roman de Richard Powers

Editions Actes Sud

Date de sortie en France : septembre 2021 (traduction de Serge Chauvin)

Le nouveau roman de Richard Powers est passionnant. L’auteur réussit l’exploit d’aborder une multitude de sujets : la relation père-fils, les ravages du réchauffement climatique, le processus de deuil, l’exploration de l’univers… Théo Byrne est astrobiologiste. Universitaire reconnu, il est spécialiste des exoplanètes. Passionné de Science-Fiction depuis son plus jeune âge, il a trouvé dans cette profession une manière de faire coïncider rêve et réalité. Grâce aux progrès fulgurants en matière d’observation de l’espace lointain, son but est de faire la découverte d’astres inconnus. Son imaginaire est peuplé de planètes plus différentes les unes que les autres. Il les décrit avec beaucoup de détails à son jeune fils de neuf ans Robin avant le coucher du soir. Ces moments à deux sont importants pour ces deux êtres blessés. En effet, Théo et Robin tentent de survivre au drame de la disparition brutale d’Aly. Théo est veuf, Robin orphelin de mère.

La relation père-fils est centrale dans le récit. Théo fait ce qu’il peut pour apaiser le chagrin de Robin. Les troubles du comportement de ce dernier laissent le père démuni. A l’école, Robin est sans cesse en décalage, ne parvient pas à s’intégrer au groupe. Il se pose beaucoup de questions sur la survie de l’humanité, est révolté par l’inaction des politiques dans le domaine environnemental. Sa mère était une militante acharnée de la cause écologique, une combattante à l’énergie débordante. Il se connecte à elle en poursuivant le combat.

L’un des aspects les plus troublants du récit de Richard Powers réside dans cette relation au-delà de la mort qui unit Robin à sa mère. En effet, son père Théo refuse que la tristesse et l’agitation de son fils soit traitée de façon médicamenteuse. Il accepte qu’un traitement révolutionnaire lui soit administré. Robin bénéficie donc de plusieurs séances d’IRM dans lesquelles l’intelligence artificielle tient un rôle majeur. Robin apprend à gérer ses émotions et à développer son empathie. Les progrès du jeune garçon sont fulgurants. Il s’apaise, contrôle de mieux en mieux sa colère. Ce programme lui permet aussi de se connecter aux émotions passées de sa mère…

« Sidérations » est donc un récit qui aborde des domaines à la fois scientifiques, politiques, psychologiques. Cette histoire est aussi pleinement inscrite dans l’actualité. L’inquiétude voire la rage du jeune Robin face à la destruction des écosystèmes fait écho aux nombreuses manifestations menées de nos jours partout dans le monde par de jeunes militants écologistes. Greta Thunberg est clairement une source d’inspiration pour Richard Powers. L’espoir d’un monde meilleur est grand. Les planètes lointaines qu’aiment observer et imaginer Théo et son fils sont une façon d’échapper au marasme. C’est aussi une manière de prendre conscience de l’incroyable beauté de la planète Terre, et de sa fragilité.

Lectures diverses et variées (septembre-octobre 2021)

Le roman de Jim Pierric Bailly, Editions P.O.L

Mon maître et mon vainqueur,François-Henri Désérable, Editions Gallimard

Ombres sur la Tamise, Michael Ondaatje, Editions de L’Olivier

Profession romancier, Haruki Murakami, Editions Belfond

Trois découvertes et une valeur sûre. Mes dernières lectures m’ont permis d’aller à la rencontre du travail de trois écrivains que je ne connaissais pas encore (Bailly, Désérable, Ondaatje) et d’en retrouver un qui fait partie de mon panthéon littéraire depuis longtemps (Murakami).

« Le roman de Jim » est un choc et un vrai coup de cœur. Difficile de retenir ses larmes à la lecture de ce roman poignant qui décrit avec beaucoup d’intensité le lien qui unit le héros Aymeric à Jim, l’enfant dont il n’est pas le père biologique mais pour qui il déborde d’amour. La vie d’Aymeric n’est pas facile. Il lutte au quotidien pour survivre, se laisse un temps entraîné dans des combines illégales. Sa vie s’illumine quand sa compagne, de quinze ans son aînée, met au monde un enfant pour lequel il nourrit dès le départ des sentiments très forts. Il l’élève, s’épanouit dans ce nouveau rôle de (beau) père. Vient le temps de la rupture sentimentale… J’ai rarement lu un livre qui décrit aussi bien ce que ressent un homme pour un enfant qu’il voit grandir, alors même que cet homme n’est pas le « vrai » père. Les souffrances de la séparation sont décrites avec beaucoup de justesse. C’est déchirant.

« Mon maître et mon vainqueur » est un roman où la poésie tient une grande place. François-Henri Désérable construit une histoire autour du thème de la passion amoureuse adultère en créant deux personnages (Tina et Vasco) passionnés par les grands auteurs, Verlaine et Rimbaud en tête… Leur histoire d’amour est faite de de plaisir, de violence, de mensonge. L’auteur possède d’indéniables qualités de conteur. Il sait habilement tenir son lecteur en haleine, utilise les ressorts du roman à suspense. Tout cela ne m’a pas convaincu. L’auteur veut, me semble t-il, épater le lecteur. Il imagine des scènes invraisemblables qui rendent le récit assez inintéressant au final. L’émotion, n’est pas au rendez-vous.

« Ombre sur la Tamise » est une vraie découverte. J’ai été charmé par l’atmosphère mystérieuse qui se dégage de ce récit. Nous sommes au lendemain de la Deuxième Guerre Mondiale, en 1945, à Londres. Le narrateur, Nathaniel, et sa soeur, Rachel, sont deux adolescents dont la vie bascule le jour où leurs parents décident de s’exiler à Singapour et de les confier à un homme inconnu surnommé « Papillon de nuit ». Littéralement abandonnés, ils continuent de vivre malgré les secrets et les non-dits. Cet abandon est aussi synonyme de liberté. C’est le temps des découvertes faites de rencontres multiples et étranges. Le récit, très habilement construit, nous permet de comprendre que la guerre a bouleversé beaucoup de choses. La mère des enfants est impliquée dans un réseau d’espionnage, tombe amoureuse et décide de mettre sa vie de femme au dessus de ses responsabilités de mère. Les années passent, les choses s’éclaircissent mais pas totalement. J’ai adoré me plonger dans cette période de l’Histoire de Londres, ville si romanesque.

Enfin, j’ai retrouvé avec beaucoup de plaisir un auteur que j’affectionne particulièrement, Haruki Murakami. J’ai pratiquement tout lu : Kafka sur le rivage, Chroniques de l’oiseau à ressort, La Ballade de l’impossible, L’incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage, Les amants du Spoutnik… C’est un auteur qui me fascine. C’est donc avec beaucoup d’intérêt que j’ai lu son essai « Profession romancier » . Son premier roman, il l’écrit à trente ans suite à une révélation quasi divine lors d’un match de baseball. Aujourd’hui, il est traduit partout et c’est l’un des auteurs les plus connus au monde. Son oeuvre s’est construite petit à petit, son style a évolué. Il se considère comme un artisan qui ne cesse d’apprendre, cherchant au plus profond de lui-même, mais aussi dans la vie de tous les jours qu’il observe avec acuité, les ressources qui lui permettent d’inventer des histoires qui disent quelque chose de l’humanité. Le plus dur selon lui, ce n’est pas d’écrire un roman, mais de faire de l’écriture de romans un métier, de conserver la passion de l’écriture tout au long de sa vie. Cela demande une forme d’ascèse, de renoncement, de vigilance qui ne sont pas données à tout le monde selon lui.