Un si petit oiseau / À quoi rêvent les étoiles

« Un si petit oiseau » de Marie Pavenko aux éditions Flammarion

« A quoi rêvent les étoiles » de Manon Fargetton aux éditions Gallimard Jeunesse

L’émotion est au rendez-vous des romans de Marie Pavlenko et Manon Fargetton parus respectivement en 2019 et 2020. Ils font tous les deux partie de la sélection du Défi Babelio.

Avec « Un si petit oiseau » , Marie Pavlenko aborde un sujet délicat, difficile voire gênant : l’amputation. Abi, sa jeune héroïne, voit sa vie bouleversée suite à un grave accident de voiture. Gravement blessée, elle perd son bras. Elle a 20 ans, sa vie s’écroule. Elle déménage, perd ses amis, abandonne ses études et son rêve de devenir vétérinaire. La douleur et surtout la honte deviennent son quotidien. Comment vivre avec ce membre manquant, comment accepter le regard des autres sur le moignon. Un long chemin de reconstruction psychologique est nécessaire. Abi a la chance d’être bien entourée. Sa famille (sa mère, son père, sa jeune soeur) est chamboulée par le drame, mais la vie continue. Entre rires et larmes, le roman offre une belle description des sentiments mêlés qui étreignent chacun des personnages. L’humour, très présent, est une arme efficace pour dédramatiser et pour rester dans la joie malgré tout. Abi renoue aussi avec un ami d’enfance, Aurèle. Une rencontre déterminante qui permet à la jeune femme de prendre le chemin de l’acceptation. L’ornithologie, la littérature, le cinéma sont des passions qui les unissent. Tout est fluide entre ces deux personnages, pas de place pour le jugement. Chacun fait un pas vers l’autre, et contre toute attente, l’amour s’invite…

Le livre de Manon Fargetton, « A quoi rêvent les étoiles » est un formidable roman choral. Cinq personnages principaux nous racontent une même histoire : Alix, Titouan, Armand, Gabrielle, Luce. Beaucoup de thèmes sont abordés : le travail de deuil, l’entrée dans l’âge adulte, la passion du théâtre… Avec beaucoup de talent, l’autrice tient en haleine le lecteur et construit petit à petit une histoire cohérente dans laquelle tous ces personnages, liés des uns aux autres, apprennent quelque chose sur eux-mêmes, évoluent, grandissent. Les dialogues sont brillants d’authenticité ; l’humour et l’émotion sans cesse se côtoient. Le personnage de Titouan, jeune lycéen, est particulièrement marquant : mal dans sa peau, il décide du jour au lendemain de vivre en ermite dans sa chambre, limite au maximum ses besoins. Au grand désarroi de ses parents, ce repli volontaire lui apparait comme la condition de sa survie. Il garde contact avec l’extérieur grâce à un jeu vidéo en ligne. La vie est moins compliquée quand tout est virtuel. Étonnamment, son téléphone va être le vecteur d’un grand bouleversement : totalement par hasard, il entre en contact par SMS avec Luce, qui vient de perdre son mari (le numéro de téléphone de son défunt mari lui a été attribué par erreur). S’engage entre eux une correspondance très étonnante et salvatrice pour tous les deux… Une des très belles idées de ce roman qui nous parle joliment du lien entre les générations, de transmission.

Tentations de la rentrée littéraire 2021

C’est un grand plaisir chaque année, à l’approche du mois de septembre, de découvrir quels sont les livres que les maisons d’édition françaises mettent en avant pour la sacro-sainte rentrée littéraire. Romans français ou étrangers, le choix est très vaste. Grâce à la blogosphère et à la presse spécialisée, je me fais une petite sélection d’ouvrages que j’aurais le temps (ou non) de lire au cours des mois à venir. Voici une liste très personnelle de romans qui attirent mon attention :

« Les étoiles plus que filantes » de Estelle-Sarah Bulle aux éditions Liana Levi

Une histoire qui parle du tournage du film « Orfeu Negro » au Brésil… Cinéma et littérature, un beau mélange. Le précédent ouvrage de l’auteure « Là où les chiens aboient par la queue » a été salué par la critique et le public.

« Le rire des déesses » de Ananda Devi aux éditions Grasset

L’Inde est un pays qui me fascine et je suis très curieux de découvrir cette histoire qui aborde notamment deux sujets : la place des prostituées dans la société indienne et la transexualité.

« La porte du voyage sans retour » de David Diop aux éditions du Seuil

David Diop est un auteur que je souhaite découvrir. Il aborde dans ce roman le thème de la traite négrière, sujet historique passionnant.

« Memorial Drive » de Natasha Trethewey aux éditions de L’Olivier

Je lis beaucoup de bien de ce livre qui aborde un sujet très dur, celui des féminicides. Natasha Trethewey parle de son expérience personnelle puisque sa propre mère est morte assassinée par son compagnon.

« Les garçons de la cité-jardin » de Dan Nisand aux éditions Les Avrils

Un titre suffit parfois à donner envie de lire un livre. « Les garçons de la cité-jardin » est un premier roman.

« Plasmas » de Céline Minard aux éditions Rivages

« Plasmas » est un titre énigmatique. J’ai envie d’aller voir ce que recèle ce court roman de Céline Minard que je vais lire pour la première fois.

« Mon maître et mon vainqueur » de François-Henri Désérable aux éditions Gallimard

Encore un auteur français que je souhaite découvrir. Et une histoire d’amour, cela ne se refuse pas.

« Le cercueil de Job » de Lance Weller aux éditions Gallmeister

Mon goût pour la littérature américaine me donne très envie de découvrir ce roman dont l’histoire se déroule sur fond de Guerre de Sécession.

Au plaisir d’échanger avec vous sur vos lectures, envisagées, en cours ou déjà accomplies ! Vos conseils sont les bienvenus.

Lectures d’été : juillet !

L’été n’est pas encore fini, loin de là. Le temps de partager les lectures marquantes de ce mois de juillet 2021 !

-J’ai découvert Kundera avec bonheur. « L’insoutenable légèreté de l’être » mêle de façon très habile histoire intime et grande Histoire. Kundera nous parle en effet de l’amour et du couple en même temps qu’il évoque l’histoire tragique de son pays placé sous le joug de l’URSS dans les années 60. Le Printemps de Prague est la toile de fond de ce roman étonnant que je relirais avec plaisir tant il aborde des questions existentielles très profondes.

-Louise Erdrich est une auteure américaine que j’ai découverte en 2020 avec le roman « Le pique-nique des orphelins » . Je me suis plongé avec délices dans « Ce qui a dévoré nos coeurs » . J’y ai retrouvé un sens du récit brillant. L’Histoire des communautés amérindiennes est abordée de façon touchante. L’auteure nous permet de découvrir tout un monde de croyances et de traditions quasiment disparu aujourd’hui.

-Marie-Aude Murail est une auteure que j’affectionne particulièrement. Avec son frère Lorris, elle signe le roman « Angie ! » . Beaucoup d’humour et une bonne dose de suspense pour cette histoire qui a la particularité de se dérouler au moment du premier confinement de mars-avril 2020. Un policier en fauteuil roulant, une jeune adolescente curieuse et courageuse, une infirmière débordée sont quelques uns des personnages de ce roman policier haletant. Ils habitent tous au Havre et les deux auteurs décrivent merveilleusement bien différents milieux sociaux qui ont peu l’occasion de se rencontrer.

-Dans « Celle que je suis » , Anne Loyer aborde le sujet des mariages arrangés en Inde. L’héroïne Anoki tombe des nues le jour où ses parents lui annoncent que son destin est tout tracé. Elle n’a pas le choix, elle devra se plier au diktat familial, celui de se marier avec un homme inconnu qu’ils auront pris soin de sélectionner pour elle. Farouchement indépendante, Anoki va choisir la rupture plutôt que la soumission à ces traditions qu’elle juge injustes et terriblement archaïques. Le roman parle du combat difficile pour l’égalité que mène une nouvelle génération de femmes en Inde.

-Mon intérêt pour la littérature britannique ne faiblit pas : j’ai lu « Le Roi Lear » de William Shakespeare, « La Communauté des esprits » de Philip Pullman et je viens de commencer « Tess D’Urberville » de Thomas Hardy. La modernité de Shakespeare impressionne tout autant que sa grande liberté de ton. Philip Pullman est un auteur que j’adore. Le monde magique qu’il a créé avec ses deux trilogies « A la croisée des Mondes » et « La trilogie de la poussière » n’en finit pas de m’enchanter. Son approche est quasi philosophique. Très hâte de lire la suite et la fin de sa trilogie. Quant à Thomas Hardy, je suis ravi de découvrir son oeuvre. Les premières pages de « Tess d’Urberville » me plaisent beaucoup par le style et la description de la vie champêtre dans le val de Blackmoor…

Et vous, vos lectures ? Bel été !

Lectures d’avant vacances …

Félines de Stéphane Servant aux éditions Rouergue

Ailleurs de Richard Russo aux éditions Quai Voltaire

Vous plaisantez, Monsieur Tanner de Jean-Paul Dubois aux éditions Points

Bientôt les vacances d’été… Moment propice pour s’adonner (avec tout le temps nécessaire) aux joies de la lecture. Avant le grand départ, je partage quelques unes de mes découvertes littéraires récentes :

-Stéphane Servant frappe un grand coup avec Félines. Véritable page-turner, ce roman aborde de nombreux sujets d’actualité brûlants : féminisme, pandémie mondiale, harcèlement scolaire, nouvelles formes de militantisme… Thriller fantastique complètement ancré dans l’époque, le lecteur est bluffé par le rythme endiablé du récit aux allures de série télévisée. Sirius, le précédent ouvrage de Stéphane Servant, avait déjà marqué les esprits. C’est un auteur à suivre.

-Dans Ailleurs, Richard Russo nous parle de sa mère. Dans ce récit autobiographique, l’auteur évoque le destin de cette femme libre mais fragile dont il est fils unique. Il nous parle des dernières années de vie, du dévouement dont il a fait preuve. Un lien fort et fusionnel les unit, jamais le fils n’abandonne sa mère qui n’est heureuse nulle part. Il se plie à ses exigences, accepte ses multiples demandes de déménagement. Malgré tout, il parvient à construire sa vie d’homme et à garder une distance, à se préserver. Cette relation, qui peut paraître étouffante, ne le broie pas. Son mariage, son travail et sa vocation d’écrivain, qui s’affirme d’années en années, le sauvent.

Vous plaisantez, Monsieur Tanner est une bulle de champagne littéraire. A chaque page, cela pétille d’humour et d’esprit. Le sujet est le suivant : les travaux ! Le destin du narrateur bascule le jour où il reçoit en héritage une immense maison délabrée. Il se lance dans le projet fou de la remettre sur pied. Commence alors l’enfer de la rénovation. Jean-Paul Dubois nous régale grâce à une galerie incroyable de personnages. Electriciens, plâtriers, couvreurs, charpentiers, peintres, chauffagistes… Tous sont incompétents ou escrocs. Cela sent le vécu et c’est assez réjouissant. On en retient que face à l’adversité, il est impératif de garder son sang froid et sa bonne humeur.

Les semaines qui arrivent seront placées, quant à elles, sous le signe des écrivains suivants : Camus, Kafka, Kundera, Erdrich et Shteyngart…! Et vous, quelles sont les histoires qui vous font envie ?

Hamnet

Roman de Maggie O’Farrell

Editions Belfond

Date de parution en France : 2021 (traduction : Sarah Tardy)

Hamnet, Hamlet… En Angleterre à la fin du XVIème siècle, précisément à Stratford-upon-Avon, on ne fait pas la différence entre ces deux prénoms. Les enfants reçoivent indifféremment l’un ou l’autre.

Avec beaucoup de talent, Maggie O’Farrell nous dépeint la vie quotidienne dans cette petite commune champêtre du centre du pays, située à plusieurs jours de marche de la capitale. La famille Shakespeare est connue car son commerce de ganterie est réputé. John Shakespeare, le patriarche, règne de façon autoritaire, aussi bien dans le travail que sur sa femme et ses enfants. Ses rapports avec son fils William sont exécrables. A ses yeux, ce dernier n’est qu’un rêveur, un bon à rien.

Le futur grand auteur est encore jeune, n’a pas encore trouvé sa voie. Il s’ennuie, vit une existence morne et étouffe dans cette bourgade où tout se sait. Le chemin semble tracé d’avance pour lui. Il sera amené à reprendre, d’une façon ou d’une autre, l’affaire familiale.

Sa rencontre avec Agnes est le premier jalon d’un changement extraordinaire. Cette femme est l’héroïne du roman de Maggie O’Farrell. Son mystère en font une figure inoubliable. Plus âgée que William de quelques années, elle parvient à le séduire et l’initie aux plaisirs charnels. Elle tombe enceinte et le mariage ne tarde pas, malgré le fort mécontentement des deux familles. Agnes perçoit chez ce jeune homme des aptitudes hors du commun, une intériorité qui ne demande qu’à s’exprimer. Elle est un peu magicienne, proche de la nature et de ses secrets. Ces deux personnages excentriques sont comme aimantés, ils devaient se rencontrer. De leur union naissent trois enfants : Susanna puis Hamnet et Judith, des jumeaux.

Le destin de William s’accomplit quand il parvient à faire le choix de quitter Stratford avec l’accord de sa femme. C’est à Londres que son potentiel s’exprime. C’est dans la capitale que son imagination foisonnante trouve un débouché sur les scènes de théâtre. Ses rôles d’époux et de père, il les délaisse par la force des choses. Il revient de temps en temps à Stratford, mais rarement. Agnes est compréhensive sauf quand le malheur frappe et que l’absence de son époux lui apparaît alors comme insupportable…

« Hamnet » est un roman formidablement construit. Différentes époques se chevauchent sans que jamais le lecteur ne se perde. Maggie O’Farrell nous décrit avec talent la vie à la campagne, la dureté des rapports humains, une époque marquée par la menace des épidémies. Les pages sur la propagation insidieuse de la peste dans le pays sont très intéressantes. Elle nous parle aussi d’une famille originale, au fonctionnement très atypique. William Shakespeare, dont la passion pour le théâtre est dévorante, fait un choix radical, celui de tout donner à son art. Mais il n’oublie pas ses enfants. Le nom de son fils donne son titre à sa pièce la plus connue, la plus commentée, la plus mystérieuse peut-être.

Le complot contre l’Amérique

Philip Roth

Editions Gallimard

Paru en France en 2004 (Traduction de Josée Kamoun)

La Deuxième Guerre Mondiale vue à hauteur d’enfant, c’est ce que nous propose Philip Roth dans son roman « Le complot contre l’Amérique » paru en 2004. Il le fait de façon très originale car il propose à ses lecteurs une uchronie. Il modifie et réécrit l’Histoire de ce fait majeur du XXème siècle et aborde par ce biais des thèmes qui lui sont chers, notamment la place de la communauté juive aux Etats-Unis.

Son approche est saisissante : il imagine en effet la victoire du célèbre aviateur Charles Lindberg à l’élection présidentielle américaine en 1940. Le message principal de sa campagne est simple : ne pas intervenir dans le conflit mondial déclenché par le régime Nazi allemand et les forces de l’Axe. Ce non-interventionniste assumé s’accompagne d’un discours aux accents nationalistes. « America First » en est le slogan. Franklin Delano Roosevelt est chassé du pouvoir.

Si Philip Roth imagine un destin présidentiel à Lindberg, ce n’est pas un hasard. Ce dernier s’est illustré dans les années 30 par une accointance coupable avec le régime hitlérien. En 1936, il reçoit des mains de Göring une décoration officielle, l’Ordre de l’Aigle allemand. Il ne cache pas sa sympathie voire son admiration pour le Führer. Ces faits réels inspirent Roth

La narrateur a 9-10 ans, il s’appelle Philip Roth. Il nous raconte l’arrivée au pouvoir de Lindberg, le retentissement que cet événement a sur le cours de l’Histoire mais aussi, et surtout, les répercussions intimes au coeur de sa propre famille. Car tous ses membres, bien que juifs, ne sont pas sur la même ligne. Des conflits éclatent, les tensions sont vives. L’auteur montre que la communauté juive n’est pas unie face au péril que représente cette proximité du président avec le régime hitlérien. L’auteur fait bien comprendre que la non-intervention des Etats-Unis dans les affaires du monde est un débat qui transcende les appartenances religieuses ou politiques.

Le propre frère du narrateur, Sandy, n’est pas hostile au fait de travailler au service du nouveau président. Le personnage d’Alvin, cousin de Philip, occupe aussi une place importante dans le récit. Il s’engage très tôt pour aller combattre au sein des troupes canadiennes, auprès des forces alliées. Il revient gravement blessé, amputé d’une jambe. Pour le jeune Philip, la vue de ce membre amputé devient objet de fascination autant que de dégoût. Il comprend que la guerre est tragique, qu’elle mutile, qu’elle détruit… Mais le pacifisme exacerbé est-il une solution acceptable ? N’est-il pas synonyme de repli sur soi, d’indifférence…? Ces questions sont passionnantes et éternelles. Elle ont aussi des résonances étonnamment contemporaines après les quatre années de présidence de Donald Trump qui a scandé tout au long de son mandat que les intérêts des Américains passaient avant toute autre considération.

Comme à son habitude, Roth propose une histoire souvent drôle, truculente, bourrée d’anecdotes. Il s’amuse dans cet exercice osé de réécriture historique et sait merveilleusement mêler récit intime et récit politique. C’est toujours un plaisir de retrouver cette plume si alerte !

J’ai consacré un article à un autre grand roman de Roth, Le théâtre de Sabbath

Le pin, les moineaux, et toi et moi. Nouvelles inédites. Katherine Mansfield

Les Editions du Chemin de fer

Date de parution : 2020

Dans l’histoire de la littérature anglo-saxonne, Katherine Mansfield est une figure à part. Née en 1888 à Wellington, dans la lointaine Nouvelle-Zélande, elle se fait un nom aux côtés d’illustres écrivains de son époque tels Virginia Woolf, James Joyce, T.S Eliot. Elle est l’une des plus grandes nouvellistes de langue anglaise. « Bliss », « The Garden Party and other stories » sont des recueils qui font sa renommée. Elle meurt très jeune, à 35 ans, en France.

Le présent recueil réunit un ensemble de trente-deux nouvelles inédites en français. Les éditions du chemin de fer réalisent un très beau travail en publiant cet ouvrage. On plonge avec délices dans ces nouvelles, parfois très courtes (une page ou deux parfois), écrites dans la première partie de sa carrière d’auteure. Un soin particulier a été apporté à la mise en page qui inclut de nombreuses photographies. La postface est passionnante : Annie Besnault, grande spécialiste de l’oeuvre de Katherine Mansfield, souligne la richesse de son travail stylistique, évoque la grande variété d’influences dont elle s’est nourrie (Shakespeare, Dickens, Ibsen, Maeterlink…). Elle analyse les grands thèmes chers à la nouvelliste : le voyage, la solitude, l’apprentissage du désir, les affres du mariage bourgeois, l’exclusion sociale. Elle décrit en ces termes l’écriture mansfieldienne : « La prose de Katherine Mansfield est tantôt poétique, tantôt théâtrale, tantôt lyrique, tantôt pleinement satirique ; elle multiplie les registres et les tonalités, mélangent les emprunts à l’histoire littéraire. Lire une nouvelle de Katherine Mansfield, c’est avant tout entrer dans un monde kaléidoscopique dont les limites ne sont pas le signe d’une vision restreinte du réel (…) ».

J’ai évoqué l’intérêt que je porte à cette auteure dans un précédent article. La lecture de nouvelles est un plaisir dont je ne me prive pas quand il est servi par autant de finesse.

Les orages

Sylvain Prudhomme

Éditions Gallimard

Date de parution : janvier 2021

Quel bonheur que la lecture du recueil de nouvelles de Sylvain Prudhomme ! Treize textes, treize histoires très différentes qui dépeignent des personnages confrontés à des épreuves, aux difficultés de la vie, à l’inconnu, qui s’adaptent, qui trouvent des solutions tant bien que mal. Faire face aux « orages » de la vie, quoi de plus universel ?

L’auteur explore des univers très divers avec beaucoup de précision et d’acuité. Chaque histoire est un petit bijou car tout n’est pas explicite, un mystère demeure. Ce qui est passionnant, c’est ce qui n’est pas raconté, c’est ce que le lecteur se plaît à imaginer.

« L’île » raconte la complexité des sentiments au sein d’un couple, « Balzac » , « L’appartement » évoquent de façon subtile et astucieuse l’inexorable fuite du temps. Les textes intitulés « Le taille-haie » ou « La vague » décrivent des personnages vieillissants et nous parlent de la perte. « La tombe » est un texte surprenant et habile : l’auteur nous brosse en accéléré la vie d’un homme qui, à l’occasion d’une balade inopinée au Père-Lachaise, découvre gravée sur une tombe l’année de sa mort. En quelques pages, quarante ans de vie racontée de façon condensée, les hauts et les bas, le sentiment d’urgence face à l’inéluctable…

Sylvain Prudhomme sait donc surprendre et aussi émouvoir. Chaque nouvelle témoigne d’une grande finesse d’observation et d’une grande lucidité sur l’être humain. Cet auteur nous embarque et nous convainc. On a hâte de plonger dans le reste de son œuvre.

Enfance. Adolescence. Jeunesse

Léon Tolstoï

Folio Classique

Anna Karénine, La Guerre et la Paix, La mort d’Ivan Ilitch… Ce sont quelques unes des œuvres les plus connues de Léon Tolstoï. Elles sont lues et commentées depuis des décennies car la modernité du style a forcé l’admiration de nombreuses générations de lecteurs. Des personnages inoubliables peuplent ces romans et nouvelles qui décrivent si bien la vie d’un monde finissant, celui de la Russie tsariste de la fin du XIXème siècle.

C’est avec grand intérêt que j’ai découvert une œuvre moins connue qui s’intitule « Enfance. Adolescence. Jeunesse« . Tolstoï s’inspire largement de son propre vécu quand il écrit, dès l’âge de 24 ans, ce récit qui devait contenir initialement quatre parties (le projet littéraire d’origine avait pour titre »Quatre époques d’une évolution« ). Dans de courts chapitres, l’auteur décrit les joies et les peines d’un jeune garçon de bonne famille, entouré d’une famille aimante, éduqué de façon stricte à domicile par des précepteurs. Comme toujours avec Tolstoï, les tourments intérieurs des personnages sont décrits avec une grande précision et beaucoup de finesse. Les pages consacrées au décès de la mère du narrateur sont, de ce point de vue, remarquables. L’auteur dépeint avec justesse ce que peut ressentir un enfant face à la mort d’un parent .

Ces trois récits décrivent le processus de socialisation d’un petit garçon qui devient un homme, sa progressive autonomisation ou émancipation, sa découverte du sentiment amoureux. La narrateur nous fait part des sentiments contradictoires voire chaotiques qui l’habitent, des avancées ou des reculs qu’ils estiment faire dans sa vie affective ou spirituelle. Il grandit tout simplement. L’entrée à l’université marque une étape importante car elle est synonyme d’élargissement du cercle social qui ne se limite plus à la cellule familiale. Le narrateur consacre de belles pages au rapport privilégié qu’il entretient avec son frère aîné Volodia, qui est successivement modèle, ami ou rival selon les époques. De façon générale, Tolstoï nous présente une galerie de personnages passionnante. La grand-mère, la jeune sœur, les précepteurs, les domestiques, les amis connus à l’université… Tout un monde qui a peuplé sa jeunesse et qu’il fait revivre pour l’éternité.

« Et j’étais toujours seul, et j’avais toujours l’impression que la nature mystérieusement imposante, le cercle lumineux et attirant de la lune, qui s’était immobilisé, Dieu sait pourquoi, en un point indéfini et élevé de ce ciel bleu pâle, mais qui en même temps était partout en semblait remplir tout l’immense espace en moi, infime vermisseau déjà souillé de toutes les mesquines passions humaines, mais doué d’une faculté d’aimer illimitée et puissante, j’avais toujours l’impression à ces moments-là que la nature, la lune et moi, nous ne faisions qu’un. »

Colère en Louisiane

Roman de Ernest J. Gaines

Éditions Liana Levi

Date de parution en France : 1989 (traduction : Michelle Herpe-Voslinsky)

Le racisme dans le sud des États-Unis a une longue histoire. C’est l’histoire de la domination d’un monde sur un autre, c’est l’histoire d’une violence institutionnelle, celle de l’esclavage et de la ségrégation. Blancs et noirs vivent dans les mêmes villes, les mêmes campagnes mais c’est la méfiance, le rejet, la haine qui sont à la base des rapports humains.

Au moment où débute l’histoire que nous raconte Ernest J. Gaines, le système ségrégationniste n’a plus cours. C’est une époque révolue. Les lois sur les droits civiques votées dans les années 60 ont marqué une étape essentielle pour la reconnaissance de l’égalité entre tous les citoyens américains. Pourtant, au fin fond de la Louisiane, au cœur des plantations de cannes à sucre, les mentalités n’ont pas encore évolué, loin de là. Pour certains, la fin du système traditionnel n’est pas acceptable.

Le récit est axé sur le mystère qu’entoure le meurtre d’un habitant de cette campagne éloignée. C’est un blanc, exploitant agricole, qui est abattu. De bout en bout, le roman pose ces questions lancinantes : qui a tué cet homme ? Quelles sont les circonstances de sa mort ? Quel en est le motif ? Ce crime fait scandale car celui qui est mort n’est pas n’importe qui. Les soupçons se portent sur les noirs qui travaillent sur la plantation. De façon astucieuse, ils s’organisent pour se défendre collectivement. Au delà de la résolution de cet assassinat, il s’agit pour eux d’affirmer leur dignité et d’être forts face aux représailles qui menacent. Car face à eux se trouvent les tenants de l’ordre ancien pour qui le lynchage est la solution. C’est en effet ainsi, par le déchaînement d’une violence extrême, que pendant des siècles était réglé ce genre de problème. Une tension parcoure tout le roman : quelle justice doit être appliquée ? Celle qui accorde des droits aux noirs ou celle qui fait référence au passé ségrégationniste ?

Grâce à une construction narrative très originale, l’auteur nous présente le point de vue de tous les protagonistes, et ils sont nombreux. De chapitre en chapitre, c’est un narrateur différent, noir ou blanc, qui prend la parole. Cette diversité est passionnante. Elle nous permet de percevoir la complexité des rapports entre dominants et dominés, leur évolution au fil du temps. L’histoire de l’esclavage est en arrière-fond et on comprend à quel point le racisme quotidien est enraciné et vivace malgré les années qui passent. Ernest J. Gaines rend émouvant le combat pour la dignité mené par cette communauté noire qui refuse de voir ses droits piétinés, qui ose prendre la parole. Toute son œuvre rend compte de cette lutte acharnée.