Onoda – 10 000 nuits dans la jungle

Source image : http://www.allocine.fr

Film d’Arthur Harari

Avec Yuya Endo, Kanji Tsuda, Yuya Matsuura

Date de sortie en France : 21 juillet 2021

« Onoda – 10 000 nuits dans la jungle » est un film hors norme. Pendant plus de 2h40 nous est racontée une histoire incroyable qui s’inscrit dans un épisode tout aussi incroyable de l’Histoire de la Seconde Guerre Mondiale.

1944. Onoda, jeune soldat japonais, est envoyé avec d’autres sur une des innombrables îles des Philippines, théâtre des derniers soubresauts de la Guerre du Pacifique. Formé pour ne jamais abandonner, pour ne rien lâcher, il fait la guerre avec la croyance chevillée au corps que tout est encore possible. Le Japon peut sortir vainqueur du conflit mondial en menant de façon inépuisable une forme de guérilla, sans relâche. Contrairement aux kamikazes qui opèrent sur d’autres terrains, ces soldats reçoivent l’ordre de ne jamais mourrir… Onoda va respecter cette injonction à la lettre.

Coupés du monde sur cette île perdue, Onoda et ses compagnons ne sont pas mis au courant de la défaite de leur camp. Ils restent là et parviennent à survivre à la manière de Robinson Crusoé. Au fin fond de la jungle, ils s’inventent une existence faite de sacrifices, persuadés que le combat n’est pas terminé. Leurs opérations militaires continuent mais n’ont plus aucun sens, sauf celui d’alimenter leur fantasme, cette croyance folle en une guerre qui ne s’arrête jamais.

Les années passent. La nostalgie affleure parfois, les tensions surgissent inévitablement et le groupe se réduit petit à petit. Onoda refuse de voir et d’entendre les signes que le monde lui envoie. Jusqu’à l’année 1974 où un contact avec un inconnu, venu spécialement à sa rencontre, va tout changer.

Le film parle de façon magnifique de la loyauté qui parfois enferme. Refuser de voir la réalité est une tare humaine qu’Onoda incarne jusqu’à l’extrême. Le rôle principal est tenu par deux acteurs qui jouent Onoda à des âges différents. Ils sont tous les deux bouleversants. Le film est un coup de maître assez impressionnant formellement. Arthur Harari est un réalisateur à suivre sans aucun doute.

Ce film a été présenté en ouverture de la sélection Un certain regard du Festival de Cannes 2021. Un autre article du blog est consacré à un film de la sélection officielle, Annette.

Annette

Source image : https://www.lemonde.fr

Film de Leos Carax

Avec Adam Driver, Marion Cotillard, Simon Helberg

Date de sortie en France : 7 juillet 2021

Etre attiré par l’abîme. S’y sentir bien. S’y complaire. La trouver même fascinante, addictive comme une drogue. Ce gouffre, c’est la recherche de la gloire, cette quête effrénée dans laquelle mensonge et manipulation sont les maîtres-mots. Cette abîme est synonyme de mort, de noirceur infinie. L’Autre y est déshumanisé, il n’existe plus de limites à son instrumentalisation, à son objetisation.

Dans « Annette » Leos Carax offre une vision intime des ravages de l’égo. Ses deux héros, Henry et Ann (couple sublime interprété par Adam Driver et Marion Cotillard) sont deux artistes célèbres, reconnus dans leur champ artistique respectif. Lui est comédien de stand-up, elle cantatrice. Deux célébrités en pleine lumière, au sommet de leur art. Deux aimants qui fatalement s’attirent. Une histoire d’amour naît, ainsi qu’un enfant, Annette…

Chaque séquence du film est surprenante et inattendue. C’est musicalement et visuellement très beau, et c’est surtout le scénario, habilement construit, qui emporte le spectateur. Les personnages se dévoilent petit à petit. Derrière une façade avenante, le cynisme et la cruauté affleurent. Leos Carax sait à merveille montrer l’inhumanité qui se cache derrière toute ambition dévorante. Il fait aussi la part belle au merveilleux : les fantômes existent et sont là pour rappeler que toute mauvaise action se paye durement un jour ou l’autre.

« Annette » est un objet narratif, visuel et sonore incroyable. Tout est cohérent et formidablement mis en scène. Les thématiques abordées sont nombreuses et d’une grande richesse : les choix de vie sont-ils guidés par la raison ou par l’imagination ? Quand un rêve nous obnubile, est-ce un passage obligé que de mentir aux autres, et surtout à nous-même ? Pourquoi est-ce si difficile de vivre, pourquoi se complaire dans les pulsions de mort ? La beauté de chaque plan, l’interprétation merveilleuse proposée par les deux comédiens principaux ainsi que la B.O soignée des Sparks offrent un contraste saisissant avec les aspects très sombres du récit. Grand moment de cinéma. Merci Monsieur Carax.

Chagall, Modigliani, Soutine… Paris pour école, 1905-1940

Exposition au Musée d’art et d’histoire du Judaïsme

Du 17 juin au 31 octobre 2021

Début du XXème siècle. Paris est une capitale attrayante pour les jeunes artistes de toutes nationalités qui souhaitent se former, affirmer leur talent, faire les rencontres peut-être décisives… Dès le début de l’exposition intitulée « Chagall, Modigliani, Soutine… Paris pour école », une carte animée accueille les visiteurs et montre à quel point la capitale française fut un aimant. De lointaines contrées d’Europe de l’Est, de petites villes perdues des Empires Austro-Hongrois ou Russe, toute une génération d’artistes fait le voyage vers la France.

Sonia Delaunay – Philomène – 1907

Ces artistes trouvent à Paris la liberté dont ils ont besoin pour créer. Montmartre puis Montparnasse bouillonnent. Peintres, sculpteurs, poètes se côtoient. Naissent alors des avant-gardes artistiques aux frontières perméables : fauves, cubistes, abstraits,… L’exposition rend très bien compte de cette porosité entre les divers champs artistiques. Cendrars, Appolinaire sont cités aux côtés d’une foule d’artistes moins connus aujourd’hui mais dont les oeuvres sont magnifiquement mises en valeur. Ce sont celles de Jules Pascin, Rudolf Levy, Béla Czobel, Léopold Gottlieb, Mela Muter, Lou Albert-Lasard, Jacques Lipchitz, Georges Kars… Les cafés parisiens sont les espaces de sociabilité qui permettent les rencontres. Fondée en 1902 dans le 15ème arrondissement, la Ruche devient un lieu central et mythique. Elle propose des loyers modiques aux artistes en devenir. Chagall et Soutine y séjournent.

Lou Albert-Lasard – Dancing
Georges Kars – Autoportrait – 1929

Cette première partie du XXème siècle est marquée par des événements majeurs : la première Guerre Mondiale et ses horreurs, la liberté retrouvée des années folles, la montée en puissance du nazisme en Allemagne… Pour les artistes juifs et étrangers, ce contexte a une influence certaine. C’est aussi le temps de la reconnaissance car le marché de l’art s’intéresse de plus en plus aux peintres de l’avant-garde. Soutine reçoit ainsi le soutien d’un riche collectionneur d’art américain Albert C. Barnes. Quant à Chagall, il retourne un temps en Russie et, au lendemain de la Révolution bolchévique, dirige une école et devient commissaire aux beaux-arts.

Marc Chagall – Le salut – 1914

Paris est, dans ces années, un foyer de création cosmopolite où la tolérance est de mise. Les jeunes artistes juifs aux origines si diverses (russe, ukrainienne, polonaise, italienne, hongroise…) s’émancipent et créent sans contraintes. Modigliani s’oriente, par exemple, au fil des années vers le portrait et laisse à la postérité plusieurs chefs d’oeuvre. Les trente cinq années, choisies comme jalons de cette très belle exposition, sont majeures dans l’histoire de l’art en France.

Chaïm Soutine – Portrait du sculpteur Oscar – 1924

Nomadland

Film de Chloé Zhao

avec Frances McDorman, David Strathairn, Charline Swankie

Date de sortie en France : 9 juin 2021

« Nomadland » est un nouveau coup de maître de la jeune réalisatrice Chloé Zhao après le très beau et bouleversant « The Rider » sorti en 2018. Il est porté par la prestation incroyable de Frances MacDorman.

Le film dépeint le monde des nomades, souvent en âge d’être à la retraite, qui enchaînent les petits boulots saisonniers dans divers Etats des Etats-Unis (Dakota, Nebraska, Californie…). La restauration dans des lieux touristiques, les travaux agricoles, les missions dans les entrepôts d’Amazon… Les corps sont sollicités durement. Les traits fatigués du visage de Frances MacDormand disent beaucoup de la vie terriblement difficile de ces travailleurs pauvres qui continuent une vie de labeur alors qu’ils devraient avoir la chance de vivre tranquillement, d’avoir accès enfin à un peu de repos. Ils vivent dans leur van, parcourent des milliers de kilomètres tout au long de l’année… Ils ne sont chez eux nulle part.

Fern, le personnage joué par MacDormand, est courageuse mais rien n’est caché de la dureté de la vie qu’elle mène. Un sourire illumine parfois son visage car cette existence, de façon étonnante, est aussi choisie. L’attrait pour la solitude, les chagrins et les deuils qui la hantent, le passé qui l’empêche d’avancer sont autant de raisons qui semblent la pousser à continuer à vivre de cette manière… Toutefois, aucun auto-apitoiement ni misérabilisme. Ces nomades forcent le respect car ils restent dignes. L’amour, l’amitié, la solidarité sont les carburants qui permettent de tenir.

La magnificence des paysages de l’Ouest américain offre un contraste saisissant avec la misère des vies humaines. La facette sombre du rêve américain est, une nouvelle fois, montrée dans sa réalité crue.

Lectures d’avant vacances …

Félines de Stéphane Servant aux éditions Rouergue

Ailleurs de Richard Russo aux éditions Quai Voltaire

Vous plaisantez, Monsieur Tanner de Jean-Paul Dubois aux éditions Points

Bientôt les vacances d’été… Moment propice pour s’adonner (avec tout le temps nécessaire) aux joies de la lecture. Avant le grand départ, je partage quelques unes de mes découvertes littéraires récentes :

-Stéphane Servant frappe un grand coup avec Félines. Véritable page-turner, ce roman aborde de nombreux sujets d’actualité brûlants : féminisme, pandémie mondiale, harcèlement scolaire, nouvelles formes de militantisme… Thriller fantastique complètement ancré dans l’époque, le lecteur est bluffé par le rythme endiablé du récit aux allures de série télévisée. Sirius, le précédent ouvrage de Stéphane Servant, avait déjà marqué les esprits. C’est un auteur à suivre.

-Dans Ailleurs, Richard Russo nous parle de sa mère. Dans ce récit autobiographique, l’auteur évoque le destin de cette femme libre mais fragile dont il est fils unique. Il nous parle des dernières années de vie, du dévouement dont il a fait preuve. Un lien fort et fusionnel les unit, jamais le fils n’abandonne sa mère qui n’est heureuse nulle part. Il se plie à ses exigences, accepte ses multiples demandes de déménagement. Malgré tout, il parvient à construire sa vie d’homme et à garder une distance, à se préserver. Cette relation, qui peut paraître étouffante, ne le broie pas. Son mariage, son travail et sa vocation d’écrivain, qui s’affirme d’années en années, le sauvent.

Vous plaisantez, Monsieur Tanner est une bulle de champagne littéraire. A chaque page, cela pétille d’humour et d’esprit. Le sujet est le suivant : les travaux ! Le destin du narrateur bascule le jour où il reçoit en héritage une immense maison délabrée. Il se lance dans le projet fou de la remettre sur pied. Commence alors l’enfer de la rénovation. Jean-Paul Dubois nous régale grâce à une galerie incroyable de personnages. Electriciens, plâtriers, couvreurs, charpentiers, peintres, chauffagistes… Tous sont incompétents ou escrocs. Cela sent le vécu et c’est assez réjouissant. On en retient que face à l’adversité, il est impératif de garder son sang froid et sa bonne humeur.

Les semaines qui arrivent seront placées, quant à elles, sous le signe des écrivains suivants : Camus, Kafka, Kundera, Erdrich et Shteyngart…! Et vous, quelles sont les histoires qui vous font envie ?

Hamnet

Roman de Maggie O’Farrell

Editions Belfond

Date de parution en France : 2021 (traduction : Sarah Tardy)

Hamnet, Hamlet… En Angleterre à la fin du XVIème siècle, précisément à Stratford-upon-Avon, on ne fait pas la différence entre ces deux prénoms. Les enfants reçoivent indifféremment l’un ou l’autre.

Avec beaucoup de talent, Maggie O’Farrell nous dépeint la vie quotidienne dans cette petite commune champêtre du centre du pays, située à plusieurs jours de marche de la capitale. La famille Shakespeare est connue car son commerce de ganterie est réputé. John Shakespeare, le patriarche, règne de façon autoritaire, aussi bien dans le travail que sur sa femme et ses enfants. Ses rapports avec son fils William sont exécrables. A ses yeux, ce dernier n’est qu’un rêveur, un bon à rien.

Le futur grand auteur est encore jeune, n’a pas encore trouvé sa voie. Il s’ennuie, vit une existence morne et étouffe dans cette bourgade où tout se sait. Le chemin semble tracé d’avance pour lui. Il sera amené à reprendre, d’une façon ou d’une autre, l’affaire familiale.

Sa rencontre avec Agnes est le premier jalon d’un changement extraordinaire. Cette femme est l’héroïne du roman de Maggie O’Farrell. Son mystère en font une figure inoubliable. Plus âgée que William de quelques années, elle parvient à le séduire et l’initie aux plaisirs charnels. Elle tombe enceinte et le mariage ne tarde pas, malgré le fort mécontentement des deux familles. Agnes perçoit chez ce jeune homme des aptitudes hors du commun, une intériorité qui ne demande qu’à s’exprimer. Elle est un peu magicienne, proche de la nature et de ses secrets. Ces deux personnages excentriques sont comme aimantés, ils devaient se rencontrer. De leur union naissent trois enfants : Susanna puis Hamnet et Judith, des jumeaux.

Le destin de William s’accomplit quand il parvient à faire le choix de quitter Stratford avec l’accord de sa femme. C’est à Londres que son potentiel s’exprime. C’est dans la capitale que son imagination foisonnante trouve un débouché sur les scènes de théâtre. Ses rôles d’époux et de père, il les délaisse par la force des choses. Il revient de temps en temps à Stratford, mais rarement. Agnes est compréhensive sauf quand le malheur frappe et que l’absence de son époux lui apparaît alors comme insupportable…

« Hamnet » est un roman formidablement construit. Différentes époques se chevauchent sans que jamais le lecteur ne se perde. Maggie O’Farrell nous décrit avec talent la vie à la campagne, la dureté des rapports humains, une époque marquée par la menace des épidémies. Les pages sur la propagation insidieuse de la peste dans le pays sont très intéressantes. Elle nous parle aussi d’une famille originale, au fonctionnement très atypique. William Shakespeare, dont la passion pour le théâtre est dévorante, fait un choix radical, celui de tout donner à son art. Mais il n’oublie pas ses enfants. Le nom de son fils donne son titre à sa pièce la plus connue, la plus commentée, la plus mystérieuse peut-être.

Bright Star

Film de Jane Campion

Avec Abbie Cornish, Ben Whishaw, Kerry Fox, Paul Schneider

Date de sortie en France : 6 janvier 2010

En attendant la tant espérée, mais encore hypothétique, réouverture des salles de cinéma, je découvre ou redécouvre, en DVD, des films réalisés par de grands noms du cinéma : Cassavetes, Allen, Capra, De Palma, Kubrick… Le cinéma à la maison, c’est sans doute mieux que rien même si la beauté des plans est sûrement rendue moins éclatante sur petit écran.

Le film de Jane Campion « Bright Star » fait partie de ces films qui nous rendent nostalgiques de l’expérience irremplaçable que constitue le visionnage d’un film dans une salle obscure. Ce long-métrage est en effet un joyau visuel. Chaque plan est d’une beauté éblouissante : les décors et les costumes sont incroyablement soignés, la nature est belle et magnifiquement mise en valeur. Délicatesse et poésie sont les mots qui caractérisent le travail formel de la réalisatrice qui nous raconte une histoire d’amour fulgurante et romanesque dans l’Angleterre du début du XIXème siècle.

Nous sommes à Hampstead, tout près de Londres. Dans cet endroit bucolique, un tout jeune écrivain s’installe dans une dépendance de la maison des Brawne et tente de produire les vers qui pourraient lui assurer le succès. Ce jeune homme est encore inconnu, il s’agit de John Keats que la postérité reconnaitra comme l’un des plus importants poètes de langue anglaise. Lors de cette résidence, il côtoie les membres de la famille Brawne. Fanny est l’ainée des trois enfants. Elle est passionnée de couture, aime les belles toilettes. Ses goûts sont affirmés et elle n’a pas peur de paraître excentrique. Un lien se crée entre les deux protagonistes. Tout en douceur, sans précipitation… Jane Campion sait magnifiquement filmer l’éclosion de l’amour entre les deux personnages, la naissance d’un attachement profond. Elle rend palpable la beauté et la simplicité du sentiment amoureux. Le jeune couple affronte aussi des difficultés : le manque de ressources financières du jeune écrivain se fait cruellement sentir, les problèmes de santé font leur apparition.

La création artistique est au coeur du film. Inspiré par l’amour que lui porte Fanny, par la nature sublime qui l’entoure, John Keats produit les vers qui feront sa renommée. La carrière de ce poète a été courte puisqu’il meurt à 25 ans. Le charme du film tient à ce sentiment d’urgence qui le parcourt du début à la fin : créer envers et contre tous, avant qu’il ne soit trop tard.

Ecrits sur le théâtre : Antoine Vitez, Peter Brook

Antoine Vitez et Peter Brook sont deux grands hommes de théâtre. Ils ont dédié leur vie à leur art et ont laissé une trace de leurs réflexions sur le jeu, la mise en scène dans plusieurs ouvrages. Leurs « écrits sur le théâtre » sont de véritables mines d’or pour les passionnés.

Antoine Vitez (1930-1990) est un acteur, un metteur en scène mais aussi un pédagogue qui très vite a souhaité transmettre. Il enseigne à l’école Jacques Lecoq, au théâtre des quartiers d’Ivry, au conservatoire national de Paris et tient une sorte de journal de bord de son travail. Ce journal témoigne d’une constante préoccupation, celle de trouver la meilleure manière de diriger les acteurs. La « méthode Stanislavski » est une grande source d’inspiration mais il sait aussi s’en détacher et avoir un regard critique. Pour Vitez, l’acteur doit avant tout être conscient du « jeu de leurres qu’il propose » . Le jeu théâtral est un art véritable. L’acteur est un artiste-créateur quand il sait être inventif, outrecuidant, quand il n’a pas peur de la démesure. Jouer, c’est être libre et l’acteur impliqué est celui qui dédie sa vie à cette quête de libération. Le maître (ou le metteur en scène) est celui qui accouche, qui indique une direction, sans imposer.

Les réflexions de Peter Brook dans « L’espace vide » (paru en 1977) tournent autour des mêmes thématiques. Le texte se veut plus théorique car l’auteur est en quête d’une définition du théâtre. Il distingue quatre familles : le théâtre rasoir, le théâtre sacré, le théâtre brut, le théâtre immédiat. Par ailleurs, son texte est nourri de nombreuses anecdotes personnelles car tout au long de sa carrière, jalonnée de succès et d’échecs, Peter Brook a expérimenté des formes théâtrales très variées. Cela rend son propos très concret. Il est passionné par le jeu, par la relation entre l’acteur et le metteur scène. Comme Vitez, il conçoit le jeu théâtral comme un véritable art, très difficile car reposant sur une remise en question permanente. Les techniques de base du jeu sont indispensables (et souvent, selon l’auteur, elles ne sont pas maitrisées) mais elles ne sont pas suffisantes car « un acteur créateur sera parfaitement capable de se défaire, le soir de la première, de ce que son travail préalable lui aura apporté de plus solide, parce qu’à l’approche de la représentation, un projecteur puissant, braqué sur sa création, lui en montre la pitoyable insuffisance » . Pour Peter Brook, un acteur doit savoir atteindre une forme de détachement et c’est la rencontre avec le public qui est déterminante. Sans cette rencontre, pleine de surprise et potentiellement décevante, un objet théâtral n’est pas achevé. Il a cette belle formule : « Le théâtre est semblable à une réaction chimique. Lorsque le spectacle est terminé, que reste t-il ? (…) Lorsque les émotions et le sujet d’un spectacle sont liés au plaisir du public de voir plus clair en lui-même, c’est alors que l’esprit s’enflamme. Restent gravés dans la mémoire du spectateur un schéma, une saveur, une ombre, une odeur, une image » . La beauté du geste théâtral tient sans doute à cette rencontre à chaque fois renouvelée et au fait qu’il est cet art fragile et éphémère mais aussi puissant.

Le complot contre l’Amérique

Philip Roth

Editions Gallimard

Paru en France en 2004 (Traduction de Josée Kamoun)

La Deuxième Guerre Mondiale vue à hauteur d’enfant, c’est ce que nous propose Philip Roth dans son roman « Le complot contre l’Amérique » paru en 2004. Il le fait de façon très originale car il propose à ses lecteurs une uchronie. Il modifie et réécrit l’Histoire de ce fait majeur du XXème siècle et aborde par ce biais des thèmes qui lui sont chers, notamment la place de la communauté juive aux Etats-Unis.

Son approche est saisissante : il imagine en effet la victoire du célèbre aviateur Charles Lindberg à l’élection présidentielle américaine en 1940. Le message principal de sa campagne est simple : ne pas intervenir dans le conflit mondial déclenché par le régime Nazi allemand et les forces de l’Axe. Ce non-interventionniste assumé s’accompagne d’un discours aux accents nationalistes. « America First » en est le slogan. Franklin Delano Roosevelt est chassé du pouvoir.

Si Philip Roth imagine un destin présidentiel à Lindberg, ce n’est pas un hasard. Ce dernier s’est illustré dans les années 30 par une accointance coupable avec le régime hitlérien. En 1936, il reçoit des mains de Göring une décoration officielle, l’Ordre de l’Aigle allemand. Il ne cache pas sa sympathie voire son admiration pour le Führer. Ces faits réels inspirent Roth

La narrateur a 9-10 ans, il s’appelle Philip Roth. Il nous raconte l’arrivée au pouvoir de Lindberg, le retentissement que cet événement a sur le cours de l’Histoire mais aussi, et surtout, les répercussions intimes au coeur de sa propre famille. Car tous ses membres, bien que juifs, ne sont pas sur la même ligne. Des conflits éclatent, les tensions sont vives. L’auteur montre que la communauté juive n’est pas unie face au péril que représente cette proximité du président avec le régime hitlérien. L’auteur fait bien comprendre que la non-intervention des Etats-Unis dans les affaires du monde est un débat qui transcende les appartenances religieuses ou politiques.

Le propre frère du narrateur, Sandy, n’est pas hostile au fait de travailler au service du nouveau président. Le personnage d’Alvin, cousin de Philip, occupe aussi une place importante dans le récit. Il s’engage très tôt pour aller combattre au sein des troupes canadiennes, auprès des forces alliées. Il revient gravement blessé, amputé d’une jambe. Pour le jeune Philip, la vue de ce membre amputé devient objet de fascination autant que de dégoût. Il comprend que la guerre est tragique, qu’elle mutile, qu’elle détruit… Mais le pacifisme exacerbé est-il une solution acceptable ? N’est-il pas synonyme de repli sur soi, d’indifférence…? Ces questions sont passionnantes et éternelles. Elle ont aussi des résonances étonnamment contemporaines après les quatre années de présidence de Donald Trump qui a scandé tout au long de son mandat que les intérêts des Américains passaient avant toute autre considération.

Comme à son habitude, Roth propose une histoire souvent drôle, truculente, bourrée d’anecdotes. Il s’amuse dans cet exercice osé de réécriture historique et sait merveilleusement mêler récit intime et récit politique. C’est toujours un plaisir de retrouver cette plume si alerte !

J’ai consacré un article à un autre grand roman de Roth, Le théâtre de Sabbath

Le pin, les moineaux, et toi et moi. Nouvelles inédites. Katherine Mansfield

Les Editions du Chemin de fer

Date de parution : 2020

Dans l’histoire de la littérature anglo-saxonne, Katherine Mansfield est une figure à part. Née en 1888 à Wellington, dans la lointaine Nouvelle-Zélande, elle se fait un nom aux côtés d’illustres écrivains de son époque tels Virginia Woolf, James Joyce, T.S Eliot. Elle est l’une des plus grandes nouvellistes de langue anglaise. « Bliss », « The Garden Party and other stories » sont des recueils qui font sa renommée. Elle meurt très jeune, à 35 ans, en France.

Le présent recueil réunit un ensemble de trente-deux nouvelles inédites en français. Les éditions du chemin de fer réalisent un très beau travail en publiant cet ouvrage. On plonge avec délices dans ces nouvelles, parfois très courtes (une page ou deux parfois), écrites dans la première partie de sa carrière d’auteure. Un soin particulier a été apporté à la mise en page qui inclut de nombreuses photographies. La postface est passionnante : Annie Besnault, grande spécialiste de l’oeuvre de Katherine Mansfield, souligne la richesse de son travail stylistique, évoque la grande variété d’influences dont elle s’est nourrie (Shakespeare, Dickens, Ibsen, Maeterlink…). Elle analyse les grands thèmes chers à la nouvelliste : le voyage, la solitude, l’apprentissage du désir, les affres du mariage bourgeois, l’exclusion sociale. Elle décrit en ces termes l’écriture mansfieldienne : « La prose de Katherine Mansfield est tantôt poétique, tantôt théâtrale, tantôt lyrique, tantôt pleinement satirique ; elle multiplie les registres et les tonalités, mélangent les emprunts à l’histoire littéraire. Lire une nouvelle de Katherine Mansfield, c’est avant tout entrer dans un monde kaléidoscopique dont les limites ne sont pas le signe d’une vision restreinte du réel (…) ».

J’ai évoqué l’intérêt que je porte à cette auteure dans un précédent article. La lecture de nouvelles est un plaisir dont je ne me prive pas quand il est servi par autant de finesse.