Bright Star

Film de Jane Campion

Avec Abbie Cornish, Ben Whishaw, Kerry Fox, Paul Schneider

Date de sortie en France : 6 janvier 2010

En attendant la tant espérée, mais encore hypothétique, réouverture des salles de cinéma, je découvre ou redécouvre, en DVD, des films réalisés par de grands noms du cinéma : Cassavetes, Allen, Capra, De Palma, Kubrick… Le cinéma à la maison, c’est sans doute mieux que rien même si la beauté des plans est sûrement rendue moins éclatante sur petit écran.

Le film de Jane Campion « Bright Star » fait partie de ces films qui nous rendent nostalgiques de l’expérience irremplaçable que constitue le visionnage d’un film dans une salle obscure. Ce long-métrage est en effet un joyau visuel. Chaque plan est d’une beauté éblouissante : les décors et les costumes sont incroyablement soignés, la nature est belle et magnifiquement mise en valeur. Délicatesse et poésie sont les mots qui caractérisent le travail formel de la réalisatrice qui nous raconte une histoire d’amour fulgurante et romanesque dans l’Angleterre du début du XIXème siècle.

Nous sommes à Hampstead, tout près de Londres. Dans cet endroit bucolique, un tout jeune écrivain s’installe dans une dépendance de la maison des Brawne et tente de produire les vers qui pourraient lui assurer le succès. Ce jeune homme est encore inconnu, il s’agit de John Keats que la postérité reconnaitra comme l’un des plus importants poètes de langue anglaise. Lors de cette résidence, il côtoie les membres de la famille Brawne. Fanny est l’ainée des trois enfants. Elle est passionnée de couture, aime les belles toilettes. Ses goûts sont affirmés et elle n’a pas peur de paraître excentrique. Un lien se crée entre les deux protagonistes. Tout en douceur, sans précipitation… Jane Campion sait magnifiquement filmer l’éclosion de l’amour entre les deux personnages, la naissance d’un attachement profond. Elle rend palpable la beauté et la simplicité du sentiment amoureux. Le jeune couple affronte aussi des difficultés : le manque de ressources financières du jeune écrivain se fait cruellement sentir, les problèmes de santé font leur apparition.

La création artistique est au coeur du film. Inspiré par l’amour que lui porte Fanny, par la nature sublime qui l’entoure, John Keats produit les vers qui feront sa renommée. La carrière de ce poète a été courte puisqu’il meurt à 25 ans. Le charme du film tient à ce sentiment d’urgence qui le parcourt du début à la fin : créer envers et contre tous, avant qu’il ne soit trop tard.

Ecrits sur le théâtre : Antoine Vitez, Peter Brook

Antoine Vitez et Peter Brook sont deux grands hommes de théâtre. Ils ont dédié leur vie à leur art et ont laissé une trace de leurs réflexions sur le jeu, la mise en scène dans plusieurs ouvrages. Leurs « écrits sur le théâtre » sont de véritables mines d’or pour les passionnés.

Antoine Vitez (1930-1990) est un acteur, un metteur en scène mais aussi un pédagogue qui très vite a souhaité transmettre. Il enseigne à l’école Jacques Lecoq, au théâtre des quartiers d’Ivry, au conservatoire national de Paris et tient une sorte de journal de bord de son travail. Ce journal témoigne d’une constante préoccupation, celle de trouver la meilleure manière de diriger les acteurs. La « méthode Stanislavski » est une grande source d’inspiration mais il sait aussi s’en détacher et avoir un regard critique. Pour Vitez, l’acteur doit avant tout être conscient du « jeu de leurres qu’il propose » . Le jeu théâtral est un art véritable. L’acteur est un artiste-créateur quand il sait être inventif, outrecuidant, quand il n’a pas peur de la démesure. Jouer, c’est être libre et l’acteur impliqué est celui qui dédie sa vie à cette quête de libération. Le maître (ou le metteur en scène) est celui qui accouche, qui indique une direction, sans imposer.

Les réflexions de Peter Brook dans « L’espace vide » (paru en 1977) tournent autour des mêmes thématiques. Le texte se veut plus théorique car l’auteur est en quête d’une définition du théâtre. Il distingue quatre familles : le théâtre rasoir, le théâtre sacré, le théâtre brut, le théâtre immédiat. Par ailleurs, son texte est nourri de nombreuses anecdotes personnelles car tout au long de sa carrière, jalonnée de succès et d’échecs, Peter Brook a expérimenté des formes théâtrales très variées. Cela rend son propos très concret. Il est passionné par le jeu, par la relation entre l’acteur et le metteur scène. Comme Vitez, il conçoit le jeu théâtral comme un véritable art, très difficile car reposant sur une remise en question permanente. Les techniques de base du jeu sont indispensables (et souvent, selon l’auteur, elles ne sont pas maitrisées) mais elles ne sont pas suffisantes car « un acteur créateur sera parfaitement capable de se défaire, le soir de la première, de ce que son travail préalable lui aura apporté de plus solide, parce qu’à l’approche de la représentation, un projecteur puissant, braqué sur sa création, lui en montre la pitoyable insuffisance » . Pour Peter Brook, un acteur doit savoir atteindre une forme de détachement et c’est la rencontre avec le public qui est déterminante. Sans cette rencontre, pleine de surprise et potentiellement décevante, un objet théâtral n’est pas achevé. Il a cette belle formule : « Le théâtre est semblable à une réaction chimique. Lorsque le spectacle est terminé, que reste t-il ? (…) Lorsque les émotions et le sujet d’un spectacle sont liés au plaisir du public de voir plus clair en lui-même, c’est alors que l’esprit s’enflamme. Restent gravés dans la mémoire du spectateur un schéma, une saveur, une ombre, une odeur, une image » . La beauté du geste théâtral tient sans doute à cette rencontre à chaque fois renouvelée et au fait qu’il est cet art fragile et éphémère mais aussi puissant.

Le complot contre l’Amérique

Philip Roth

Editions Gallimard

Paru en France en 2004 (Traduction de Josée Kamoun)

La Deuxième Guerre Mondiale vue à hauteur d’enfant, c’est ce que nous propose Philip Roth dans son roman « Le complot contre l’Amérique » paru en 2004. Il le fait de façon très originale car il propose à ses lecteurs une uchronie. Il modifie et réécrit l’Histoire de ce fait majeur du XXème siècle et aborde par ce biais des thèmes qui lui sont chers, notamment la place de la communauté juive aux Etats-Unis.

Son approche est saisissante : il imagine en effet la victoire du célèbre aviateur Charles Lindberg à l’élection présidentielle américaine en 1940. Le message principal de sa campagne est simple : ne pas intervenir dans le conflit mondial déclenché par le régime Nazi allemand et les forces de l’Axe. Ce non-interventionniste assumé s’accompagne d’un discours aux accents nationalistes. « America First » en est le slogan. Franklin Delano Roosevelt est chassé du pouvoir.

Si Philip Roth imagine un destin présidentiel à Lindberg, ce n’est pas un hasard. Ce dernier s’est illustré dans les années 30 par une accointance coupable avec le régime hitlérien. En 1936, il reçoit des mains de Göring une décoration officielle, l’Ordre de l’Aigle allemand. Il ne cache pas sa sympathie voire son admiration pour le Führer. Ces faits réels inspirent Roth

La narrateur a 9-10 ans, il s’appelle Philip Roth. Il nous raconte l’arrivée au pouvoir de Lindberg, le retentissement que cet événement a sur le cours de l’Histoire mais aussi, et surtout, les répercussions intimes au coeur de sa propre famille. Car tous ses membres, bien que juifs, ne sont pas sur la même ligne. Des conflits éclatent, les tensions sont vives. L’auteur montre que la communauté juive n’est pas unie face au péril que représente cette proximité du président avec le régime hitlérien. L’auteur fait bien comprendre que la non-intervention des Etats-Unis dans les affaires du monde est un débat qui transcende les appartenances religieuses ou politiques.

Le propre frère du narrateur, Sandy, n’est pas hostile au fait de travailler au service du nouveau président. Le personnage d’Alvin, cousin de Philip, occupe aussi une place importante dans le récit. Il s’engage très tôt pour aller combattre au sein des troupes canadiennes, auprès des forces alliées. Il revient gravement blessé, amputé d’une jambe. Pour le jeune Philip, la vue de ce membre amputé devient objet de fascination autant que de dégoût. Il comprend que la guerre est tragique, qu’elle mutile, qu’elle détruit… Mais le pacifisme exacerbé est-il une solution acceptable ? N’est-il pas synonyme de repli sur soi, d’indifférence…? Ces questions sont passionnantes et éternelles. Elle ont aussi des résonances étonnamment contemporaines après les quatre années de présidence de Donald Trump qui a scandé tout au long de son mandat que les intérêts des Américains passaient avant toute autre considération.

Comme à son habitude, Roth propose une histoire souvent drôle, truculente, bourrée d’anecdotes. Il s’amuse dans cet exercice osé de réécriture historique et sait merveilleusement mêler récit intime et récit politique. C’est toujours un plaisir de retrouver cette plume si alerte !

J’ai consacré un article à un autre grand roman de Roth, Le théâtre de Sabbath

Le pin, les moineaux, et toi et moi. Nouvelles inédites. Katherine Mansfield

Les Editions du Chemin de fer

Date de parution : 2020

Dans l’histoire de la littérature anglo-saxonne, Katherine Mansfield est une figure à part. Née en 1888 à Wellington, dans la lointaine Nouvelle-Zélande, elle se fait un nom aux côtés d’illustres écrivains de son époque tels Virginia Woolf, James Joyce, T.S Eliot. Elle est l’une des plus grandes nouvellistes de langue anglaise. « Bliss », « The Garden Party and other stories » sont des recueils qui font sa renommée. Elle meurt très jeune, à 35 ans, en France.

Le présent recueil réunit un ensemble de trente-deux nouvelles inédites en français. Les éditions du chemin de fer réalisent un très beau travail en publiant cet ouvrage. On plonge avec délices dans ces nouvelles, parfois très courtes (une page ou deux parfois), écrites dans la première partie de sa carrière d’auteure. Un soin particulier a été apporté à la mise en page qui inclut de nombreuses photographies. La postface est passionnante : Annie Besnault, grande spécialiste de l’oeuvre de Katherine Mansfield, souligne la richesse de son travail stylistique, évoque la grande variété d’influences dont elle s’est nourrie (Shakespeare, Dickens, Ibsen, Maeterlink…). Elle analyse les grands thèmes chers à la nouvelliste : le voyage, la solitude, l’apprentissage du désir, les affres du mariage bourgeois, l’exclusion sociale. Elle décrit en ces termes l’écriture mansfieldienne : « La prose de Katherine Mansfield est tantôt poétique, tantôt théâtrale, tantôt lyrique, tantôt pleinement satirique ; elle multiplie les registres et les tonalités, mélangent les emprunts à l’histoire littéraire. Lire une nouvelle de Katherine Mansfield, c’est avant tout entrer dans un monde kaléidoscopique dont les limites ne sont pas le signe d’une vision restreinte du réel (…) ».

J’ai évoqué l’intérêt que je porte à cette auteure dans un précédent article. La lecture de nouvelles est un plaisir dont je ne me prive pas quand il est servi par autant de finesse.

Les orages

Sylvain Prudhomme

Éditions Gallimard

Date de parution : janvier 2021

Quel bonheur que la lecture du recueil de nouvelles de Sylvain Prudhomme ! Treize textes, treize histoires très différentes qui dépeignent des personnages confrontés à des épreuves, aux difficultés de la vie, à l’inconnu, qui s’adaptent, qui trouvent des solutions tant bien que mal. Faire face aux « orages » de la vie, quoi de plus universel ?

L’auteur explore des univers très divers avec beaucoup de précision et d’acuité. Chaque histoire est un petit bijou car tout n’est pas explicite, un mystère demeure. Ce qui est passionnant, c’est ce qui n’est pas raconté, c’est ce que le lecteur se plaît à imaginer.

« L’île » raconte la complexité des sentiments au sein d’un couple, « Balzac » , « L’appartement » évoquent de façon subtile et astucieuse l’inexorable fuite du temps. Les textes intitulés « Le taille-haie » ou « La vague » décrivent des personnages vieillissants et nous parlent de la perte. « La tombe » est un texte surprenant et habile : l’auteur nous brosse en accéléré la vie d’un homme qui, à l’occasion d’une balade inopinée au Père-Lachaise, découvre gravée sur une tombe l’année de sa mort. En quelques pages, quarante ans de vie racontée de façon condensée, les hauts et les bas, le sentiment d’urgence face à l’inéluctable…

Sylvain Prudhomme sait donc surprendre et aussi émouvoir. Chaque nouvelle témoigne d’une grande finesse d’observation et d’une grande lucidité sur l’être humain. Cet auteur nous embarque et nous convainc. On a hâte de plonger dans le reste de son œuvre.

Enfance. Adolescence. Jeunesse

Léon Tolstoï

Folio Classique

Anna Karénine, La Guerre et la Paix, La mort d’Ivan Ilitch… Ce sont quelques unes des œuvres les plus connues de Léon Tolstoï. Elles sont lues et commentées depuis des décennies car la modernité du style a forcé l’admiration de nombreuses générations de lecteurs. Des personnages inoubliables peuplent ces romans et nouvelles qui décrivent si bien la vie d’un monde finissant, celui de la Russie tsariste de la fin du XIXème siècle.

C’est avec grand intérêt que j’ai découvert une œuvre moins connue qui s’intitule « Enfance. Adolescence. Jeunesse« . Tolstoï s’inspire largement de son propre vécu quand il écrit, dès l’âge de 24 ans, ce récit qui devait contenir initialement quatre parties (le projet littéraire d’origine avait pour titre »Quatre époques d’une évolution« ). Dans de courts chapitres, l’auteur décrit les joies et les peines d’un jeune garçon de bonne famille, entouré d’une famille aimante, éduqué de façon stricte à domicile par des précepteurs. Comme toujours avec Tolstoï, les tourments intérieurs des personnages sont décrits avec une grande précision et beaucoup de finesse. Les pages consacrées au décès de la mère du narrateur sont, de ce point de vue, remarquables. L’auteur dépeint avec justesse ce que peut ressentir un enfant face à la mort d’un parent .

Ces trois récits décrivent le processus de socialisation d’un petit garçon qui devient un homme, sa progressive autonomisation ou émancipation, sa découverte du sentiment amoureux. La narrateur nous fait part des sentiments contradictoires voire chaotiques qui l’habitent, des avancées ou des reculs qu’ils estiment faire dans sa vie affective ou spirituelle. Il grandit tout simplement. L’entrée à l’université marque une étape importante car elle est synonyme d’élargissement du cercle social qui ne se limite plus à la cellule familiale. Le narrateur consacre de belles pages au rapport privilégié qu’il entretient avec son frère aîné Volodia, qui est successivement modèle, ami ou rival selon les époques. De façon générale, Tolstoï nous présente une galerie de personnages passionnante. La grand-mère, la jeune sœur, les précepteurs, les domestiques, les amis connus à l’université… Tout un monde qui a peuplé sa jeunesse et qu’il fait revivre pour l’éternité.

« Et j’étais toujours seul, et j’avais toujours l’impression que la nature mystérieusement imposante, le cercle lumineux et attirant de la lune, qui s’était immobilisé, Dieu sait pourquoi, en un point indéfini et élevé de ce ciel bleu pâle, mais qui en même temps était partout en semblait remplir tout l’immense espace en moi, infime vermisseau déjà souillé de toutes les mesquines passions humaines, mais doué d’une faculté d’aimer illimitée et puissante, j’avais toujours l’impression à ces moments-là que la nature, la lune et moi, nous ne faisions qu’un. »

Colère en Louisiane

Roman de Ernest J. Gaines

Éditions Liana Levi

Date de parution en France : 1989 (traduction : Michelle Herpe-Voslinsky)

Le racisme dans le sud des États-Unis a une longue histoire. C’est l’histoire de la domination d’un monde sur un autre, c’est l’histoire d’une violence institutionnelle, celle de l’esclavage et de la ségrégation. Blancs et noirs vivent dans les mêmes villes, les mêmes campagnes mais c’est la méfiance, le rejet, la haine qui sont à la base des rapports humains.

Au moment où débute l’histoire que nous raconte Ernest J. Gaines, le système ségrégationniste n’a plus cours. C’est une époque révolue. Les lois sur les droits civiques votées dans les années 60 ont marqué une étape essentielle pour la reconnaissance de l’égalité entre tous les citoyens américains. Pourtant, au fin fond de la Louisiane, au cœur des plantations de cannes à sucre, les mentalités n’ont pas encore évolué, loin de là. Pour certains, la fin du système traditionnel n’est pas acceptable.

Le récit est axé sur le mystère qu’entoure le meurtre d’un habitant de cette campagne éloignée. C’est un blanc, exploitant agricole, qui est abattu. De bout en bout, le roman pose ces questions lancinantes : qui a tué cet homme ? Quelles sont les circonstances de sa mort ? Quel en est le motif ? Ce crime fait scandale car celui qui est mort n’est pas n’importe qui. Les soupçons se portent sur les noirs qui travaillent sur la plantation. De façon astucieuse, ils s’organisent pour se défendre collectivement. Au delà de la résolution de cet assassinat, il s’agit pour eux d’affirmer leur dignité et d’être forts face aux représailles qui menacent. Car face à eux se trouvent les tenants de l’ordre ancien pour qui le lynchage est la solution. C’est en effet ainsi, par le déchaînement d’une violence extrême, que pendant des siècles était réglé ce genre de problème. Une tension parcoure tout le roman : quelle justice doit être appliquée ? Celle qui accorde des droits aux noirs ou celle qui fait référence au passé ségrégationniste ?

Grâce à une construction narrative très originale, l’auteur nous présente le point de vue de tous les protagonistes, et ils sont nombreux. De chapitre en chapitre, c’est un narrateur différent, noir ou blanc, qui prend la parole. Cette diversité est passionnante. Elle nous permet de percevoir la complexité des rapports entre dominants et dominés, leur évolution au fil du temps. L’histoire de l’esclavage est en arrière-fond et on comprend à quel point le racisme quotidien est enraciné et vivace malgré les années qui passent. Ernest J. Gaines rend émouvant le combat pour la dignité mené par cette communauté noire qui refuse de voir ses droits piétinés, qui ose prendre la parole. Toute son œuvre rend compte de cette lutte acharnée.

Mariage à la mode, La Baie : deux nouvelles de Katherine Mansfield

Dans son journal, Charles Juliet évoque très souvent les écrivains qui ont marqué sa vie de lecteur, qui ont su le toucher profondément, dont les écrits ont laissé une trace indélébile dans sa mémoire. Camus, Beckett, Duras, Kazantzaki et tant d’autres font partie de ce panthéon intime. Dans le huitième tome de ce journal intitulé Au pays du long nuage blanc, consacré à son voyage en Nouvelle-Zélande entre août 2003 et janvier 2004, il évoque la figure de Katherine Mansfield. Il en parle, dès les premières pages, avec beaucoup d’émotion, de tendresse. Il narre en quelques mots les impressions que lui procure la visite de la maison natale de l’auteure à Wellington et cite des extraits de quelques unes de ses lettres qui le touchent en plein cœur :

C’est seulement en étant fidèle à la vie que je puis être fidèle à l’art. Et fidélité à la vie signifie bonté, sincérité, simplicité, probité.

Pourquoi faut-il aimer ? On ne sait, c’est un mystère. Mais l’amour est comme une lumière. Je ne puis avoir une vue nette des choses que dans ses rayons.

Charles Juliet écrit lui-même une lettre à cette femme dont la vie et l’œuvre l’émeuvent particulièrement. En la tutoyant, il évoque le douloureux combat qu’elle a du mener contre la tuberculose. Katherine Mansfield meurt en effet à 34 ans en France loin des siens et de son pays, en 1923. Jusqu’au bout, malgré les souffrances, elle reste passionnée par l’écriture et par la vie. Elle laisse à la postérité des recueils de nouvelles, des notes de journal, une correspondance. J’ai eu envie d’aller découvrir cette œuvre qui m’était inconnue. J’ai commencé par deux nouvelles publiées chez Folio : Mariage à la mode et La Baie. J’y ai découvert un sens aigu du portrait, des personnages finement dépeints mais qui gardent une part de mystère, une grande liberté dans la construction du récit. Je souhaite poursuivre la découverte de l’œuvre de cette femme de lettres dont Virginia Woolf vantait le talent en ces termes : « Je ne voulais pas me l’avouer, mais j’étais jalouse de son écriture, la seule écriture dont j’aie jamais été jalouse. Elle avait la vibration. »

Continents à la dérive

Roman de Russell Banks

Éditions Actes Sud

Date de parution en France : Mai 2016 (traduction : Pierre Furlan)

Rêver d’une autre vie, aspirer à une existence différente, meilleure… Les États-Unis est le pays de tous les possibles, dit-on. Les protagonistes du roman de Russell Banks aspirent à un futur radieux mais ils incarnent aussi de façon cruelle la part sombre de ce rêve américain. Ces personnages tentent de s’extraire de leur condition, souhaitent conquérir une liberté que leur vie ne leur offre pas. Mais quel est le prix à payer pour atteindre cette liberté tant recherchée ?

Bob Dubois est insatisfait de sa vie de réparateur de chaudière dans le New Hampshire, état du nord des États-Unis. Marié, père de deux enfants, il vivote, s’ennuie. Le manque d’argent, les frustrations quotidiennes et l’impression confuse d’être prisonnier d’une existence qu’il n’a pas vraiment choisie le poussent à accepter la proposition de son frère Eddie. Il quitte tout et part le rejoindre en Floride pour devenir son associé dans des affaires qu’il espère florissantes. Bob et sa famille déchantent très vite. Le quotidien est dur, ingrat. Le soleil du sud n’efface pas la misère et des difficultés du quotidien. Russell Banks rend saisissante la prise de conscience de Bob de s’être à nouveau fait avoir par le destin. L’auteur nous parle de façon subtile des souffrances intérieures d’un homme perdu qui ne voit jamais se concrétiser les rêves et les fantasmes qui nourrissent son imaginaire. Le sol se dérobe sous les pieds de Bob, le sort s’acharne sur lui car ses choix l’enferment, malgré lui, dans un cercle vicieux.

En Haïti, la vie est très dure. La misère économique, les ouragans, la terreur politique rendent le quotidien angoissant. De nombreux haïtiens fuient leur pays et tentent de rejoindre les Bahamas et les côtes américaines de Floride. Parmi eux, un jeune adolescent et sa tante, Claude et Vanise, et le bébé de cette dernière. Russell Banks décrit de façon détaillée les différentes étapes de la migration des haïtiens par voie maritime. Là aussi, la réalité est faite de mensonges, de tromperie, d’escroquerie de la part de passeurs cyniques. Pour atteindre leur objectif coûte que coûte et parce qu’ils n’ont pas réellement d’alternatives, Claude et Vanise vont subir les pires humiliations. L’auteur ne veut rien cacher de ce que peuvent représenter l’exploitation de l’homme par l’homme et la bassesse de ceux qui exploitent la misère d’autrui. La cupidité en est la source première. La démonstration faite par Russell Banks est crue et dérangeante mais aussi poignante.

Le roman est ainsi construit de façon virtuose autour de ces deux récits dans lesquels sont explorées deux réalités très différentes mais qui racontent le même désir de tout risquer pour aller vers une vie meilleure. Au bout du compte, alors que rien n’aurait jamais du les faire se rencontrer, Bob, Claude, Vanise et son bébé font partie d’une même histoire. Une histoire tragique. Le génie de l’auteur est de parvenir à créer un lien entre ces personnages si différents. Ils n’ont pas la même mentalité, la même culture, les mêmes croyances, n’ont pas vécu les mêmes choses, mais leur humanité, leur fragilité, leurs espoirs les réunissent et font d’eux des figures universelles.

Les thématiques abordées par Russell Banks sont d’une actualité brûlante. La crise migratoire n’a jamais été aussi forte. Aux portes des États-Unis ou de l’Europe, les drames sont quotidiens. De façon criante, l’auteur dénonce la misère, les inégalités qui en sont le terreau. L’épilogue du roman contient cette phrase pleine de colère qui éclaire le sens qu’a voulu donner l’écrivain à son ouvrage : « Va, mon livre, et contribue à détruire le monde tel qu’il est. »

Lambeaux de Charles Juliet – Coup de 🧡

Une très belle critique du magnifique livre de Charles Juliet « Lambeaux » dans lequel il rend un vibrant et très émouvant hommage à ses deux mères. Merci Mumu dans le bocage

Mumu dans le bocage

LAMBEAUX IGDans cet ouvrage, l’auteur a voulu célébrer ses deux mères : l’esseulée et la vaillante, l’étouffée et la valeureuse, la jetée-dans-la-fosse et la toute-donnée.
La première, celle qui lui a donné le jour, une paysanne, à la suite d’un amour malheureux, d’un mariage qui l’a déçue, puis quatre maternités rapprochées, a sombré dans une profonde dépression. Hospitalisée un mois après la naissance de son dernier enfant, elle est morte huit ans plus tard dans d’atroces conditions.
La seconde, mère d’une famille nombreuse, elle aussi paysanne, a recueilli cet enfant et l’a élevé comme s’il avait été son fils.
Après avoir évoqué ces deux émouvantes figures, l’auteur relate succinctement son parcours. Ce faisant, il nous raconte la naissance à soi-même d’un homme qui est parvenu à triompher de la «détresse impensable» dont il était prisonnier. Voilà pourquoi Lambeaux est avant tout un livre d’espoir.

Ma lecture

Mais toujours en toi vibre…

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