Sidérations

Roman de Richard Powers

Editions Actes Sud

Date de sortie en France : septembre 2021 (traduction de Serge Chauvin)

Le nouveau roman de Richard Powers est passionnant. L’auteur réussit l’exploit d’aborder une multitude de sujets : la relation père-fils, les ravages du réchauffement climatique, le processus de deuil, l’exploration de l’univers… Théo Byrne est astrobiologiste. Universitaire reconnu, il est spécialiste des exoplanètes. Passionné de Science-Fiction depuis son plus jeune âge, il a trouvé dans cette profession une manière de faire coïncider rêve et réalité. Grâce aux progrès fulgurants en matière d’observation de l’espace lointain, son but est de faire la découverte d’astres inconnus. Son imaginaire est peuplé de planètes plus différentes les unes que les autres. Il les décrit avec beaucoup de détails à son jeune fils de neuf ans Robin avant le coucher du soir. Ces moments à deux sont importants pour ces deux êtres blessés. En effet, Théo et Robin tentent de survivre au drame de la disparition brutale d’Aly. Théo est veuf, Robin orphelin de mère.

La relation père-fils est centrale dans le récit. Théo fait ce qu’il peut pour apaiser le chagrin de Robin. Les troubles du comportement de ce dernier laissent le père démuni. A l’école, Robin est sans cesse en décalage, ne parvient pas à s’intégrer au groupe. Il se pose beaucoup de questions sur la survie de l’humanité, est révolté par l’inaction des politiques dans le domaine environnemental. Sa mère était une militante acharnée de la cause écologique, une combattante à l’énergie débordante. Il se connecte à elle en poursuivant le combat.

L’un des aspects les plus troublants du récit de Richard Powers réside dans cette relation au-delà de la mort qui unit Robin à sa mère. En effet, son père Théo refuse que la tristesse et l’agitation de son fils soit traitée de façon médicamenteuse. Il accepte qu’un traitement révolutionnaire lui soit administré. Robin bénéficie donc de plusieurs séances d’IRM dans lesquelles l’intelligence artificielle tient un rôle majeur. Robin apprend à gérer ses émotions et à développer son empathie. Les progrès du jeune garçon sont fulgurants. Il s’apaise, contrôle de mieux en mieux sa colère. Ce programme lui permet aussi de se connecter aux émotions passées de sa mère…

« Sidérations » est donc un récit qui aborde des domaines à la fois scientifiques, politiques, psychologiques. Cette histoire est aussi pleinement inscrite dans l’actualité. L’inquiétude voire la rage du jeune Robin face à la destruction des écosystèmes fait écho aux nombreuses manifestations menées de nos jours partout dans le monde par de jeunes militants écologistes. Greta Thunberg est clairement une source d’inspiration pour Richard Powers. L’espoir d’un monde meilleur est grand. Les planètes lointaines qu’aiment observer et imaginer Théo et son fils sont une façon d’échapper au marasme. C’est aussi une manière de prendre conscience de l’incroyable beauté de la planète Terre, et de sa fragilité.

Drive my car

Film de Ryusuke Hamaguchi

Avec Hidetoshi Nishijima, Toko Miura, Reika Kirishima

Date de sortie en France : 18 août 2021

« Drive my car » est un film d’une incroyable richesse. On y parle beaucoup de théâtre car le héros du film Yûsuke Kafuku, est metteur en scène et acteur de renom. Il est invité par un théâtre à Hiroshima dans le sud du Japon. En résidence pendant plusieurs semaines, il est chargé de mettre en scène la célèbre pièce de Tchekhov « Oncle Vania » : il recrute les comédiens de nationalités différentes, les fait répéter. Une actrice sourde est aussi retenue. De très belles scènes nous permettent de découvrir le travail de création d’une pièce.

Étonnamment, il travaille aussi beaucoup dans sa voiture. Au cours de ses déplacements, il a en effet pris l’habitude d’écouter l’enregistrement des pièces dans lesquelles il joue ou qu’il met en scène. A Hiroshima, les circonstances le contraignent à se faire conduire par un chauffeur. Il fait donc connaissance d’une jeune fille de 23 ans, Misaki Watari, qui l’accompagne pendant toute cette période de travail.

Ces deux personnages sont passionnants. Ils ne devaient jamais se rencontrer mais vont ensemble accomplir un grand chemin. Chaque jour, Tchekhov et ses personnages sont avec eux, en toile de fond. Le texte de la pièce passe en boucle dans la voiture et résonne avec leurs propres peines et blessures. Vania, Sonia, Elena, Sérébriakov, tous ces personnages désespérés tentent de trouver un sens à leur vie malgré les épreuves, les deuils, les souffrances. Il faut continuer à vivre nous disent-ils…

A l’intérieur de la voiture, Yûsuke et Misaki s’apprivoisent peu à peu, s’apprécient de plus en plus, tout en gardant beaucoup de pudeur l’un envers l’autre. Ce sont deux êtres blessés que la vie n’a pas épargné. Petit petit, ils se confient l’un à l’autre, évoquent les tourments qui les rongent, se soutiennent. Communiquer pour se décharger d’un poids trop lourd, pour réussir à se pardonner. Le film est bouleversant car il montre à quel point la parole est libératrice. Face aux drames de l’existence et au sentiment de culpabilité, la rencontre avec l’autre peut permettre d’aller vers la joie, malgré tout.

Hamnet

Roman de Maggie O’Farrell

Editions Belfond

Date de parution en France : 2021 (traduction : Sarah Tardy)

Hamnet, Hamlet… En Angleterre à la fin du XVIème siècle, précisément à Stratford-upon-Avon, on ne fait pas la différence entre ces deux prénoms. Les enfants reçoivent indifféremment l’un ou l’autre.

Avec beaucoup de talent, Maggie O’Farrell nous dépeint la vie quotidienne dans cette petite commune champêtre du centre du pays, située à plusieurs jours de marche de la capitale. La famille Shakespeare est connue car son commerce de ganterie est réputé. John Shakespeare, le patriarche, règne de façon autoritaire, aussi bien dans le travail que sur sa femme et ses enfants. Ses rapports avec son fils William sont exécrables. A ses yeux, ce dernier n’est qu’un rêveur, un bon à rien.

Le futur grand auteur est encore jeune, n’a pas encore trouvé sa voie. Il s’ennuie, vit une existence morne et étouffe dans cette bourgade où tout se sait. Le chemin semble tracé d’avance pour lui. Il sera amené à reprendre, d’une façon ou d’une autre, l’affaire familiale.

Sa rencontre avec Agnes est le premier jalon d’un changement extraordinaire. Cette femme est l’héroïne du roman de Maggie O’Farrell. Son mystère en font une figure inoubliable. Plus âgée que William de quelques années, elle parvient à le séduire et l’initie aux plaisirs charnels. Elle tombe enceinte et le mariage ne tarde pas, malgré le fort mécontentement des deux familles. Agnes perçoit chez ce jeune homme des aptitudes hors du commun, une intériorité qui ne demande qu’à s’exprimer. Elle est un peu magicienne, proche de la nature et de ses secrets. Ces deux personnages excentriques sont comme aimantés, ils devaient se rencontrer. De leur union naissent trois enfants : Susanna puis Hamnet et Judith, des jumeaux.

Le destin de William s’accomplit quand il parvient à faire le choix de quitter Stratford avec l’accord de sa femme. C’est à Londres que son potentiel s’exprime. C’est dans la capitale que son imagination foisonnante trouve un débouché sur les scènes de théâtre. Ses rôles d’époux et de père, il les délaisse par la force des choses. Il revient de temps en temps à Stratford, mais rarement. Agnes est compréhensive sauf quand le malheur frappe et que l’absence de son époux lui apparaît alors comme insupportable…

« Hamnet » est un roman formidablement construit. Différentes époques se chevauchent sans que jamais le lecteur ne se perde. Maggie O’Farrell nous décrit avec talent la vie à la campagne, la dureté des rapports humains, une époque marquée par la menace des épidémies. Les pages sur la propagation insidieuse de la peste dans le pays sont très intéressantes. Elle nous parle aussi d’une famille originale, au fonctionnement très atypique. William Shakespeare, dont la passion pour le théâtre est dévorante, fait un choix radical, celui de tout donner à son art. Mais il n’oublie pas ses enfants. Le nom de son fils donne son titre à sa pièce la plus connue, la plus commentée, la plus mystérieuse peut-être.

Lambeaux de Charles Juliet – Coup de 🧡

Une très belle critique du magnifique livre de Charles Juliet « Lambeaux » dans lequel il rend un vibrant et très émouvant hommage à ses deux mères. Merci Mumu dans le bocage

Mumu dans le bocage

LAMBEAUX IGDans cet ouvrage, l’auteur a voulu célébrer ses deux mères : l’esseulée et la vaillante, l’étouffée et la valeureuse, la jetée-dans-la-fosse et la toute-donnée.
La première, celle qui lui a donné le jour, une paysanne, à la suite d’un amour malheureux, d’un mariage qui l’a déçue, puis quatre maternités rapprochées, a sombré dans une profonde dépression. Hospitalisée un mois après la naissance de son dernier enfant, elle est morte huit ans plus tard dans d’atroces conditions.
La seconde, mère d’une famille nombreuse, elle aussi paysanne, a recueilli cet enfant et l’a élevé comme s’il avait été son fils.
Après avoir évoqué ces deux émouvantes figures, l’auteur relate succinctement son parcours. Ce faisant, il nous raconte la naissance à soi-même d’un homme qui est parvenu à triompher de la «détresse impensable» dont il était prisonnier. Voilà pourquoi Lambeaux est avant tout un livre d’espoir.

Ma lecture

Mais toujours en toi vibre…

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Madre

Source image: cineverse.fr

Film de Rodrigo Sorogoyen

Avec Marta Nieto, Jules Porier, Anne Consigny, Alex Brendemühl

Date de sortie en France : 22 juillet 2020

Un simple appel téléphonique sur un portable et une vie bascule. C’est ce que filme dans un long et impressionnant plan-séquence Rogrigo Sorogoyen pour la scène d’ouverture de son nouveau film « Madre ». C’est la vie d’Elena, mère d’un petit garçon de six ans, dont il est question. Ce dernier l’appelle car il est seul et perdu sur une plage quelque part en France ou en Espagne, visiblement abandonné par son père qui l’a pourtant emmené avec lui en vacances. Il est en danger. Elena essaye de rassurer et de comprendre la situation mais c’est surtout l’impuissance qui prédomine. Puis vient l’angoisse étouffante et poignante.

Dix ans plus tard, Elena est serveuse dans un restaurant de bord de mer, à Vieux-Boucau dans les Landes. Elle s’y est installée depuis la disparition de son fils. Un nouvel homme partage sa vie. Il est plein d’amour et de compréhension et fait ce qu’il peut pour l’accompagner patiemment dans sa quête d’apaisement. Mais Elena est, semble t-il, toujours à la recherche du fils disparu. Le deuil n’est pas fait, et comment pourrait-il l’être? Sa tristesse est inconsolable malgré les années qui passent.

Intervient alors le personnage de Jean, jeune vacancier de 16 ans avec qui Elena va entretenir une relation ambiguë. Il a l’âge que devrait avoir son fils. Il est en pleine adolescence et teste avec candeur et naïveté son pouvoir de séduction. De son côté, Elena agit de façon surprenante en ne mettant pas beaucoup de limites à l’enthousiasme du jeune homme. Par ailleurs, elle le materne, apprécie de le voir évoluer en passant du temps avec lui. Le spectateur comprend que sa souffrance, encore à vif et non digérée, la fait agir de façon inappropriée. Le film est ainsi troublant et parfois dérangeant car le personnage d’Elena est souvent mutique et ses agissements paraissent mystérieux. Une scène résume bien ce malaise : la mère de Jean, jouée par Anne Consigny, vient boire un café dans son restaurant. Innocemment et sans agressivité, elle demande des comptes à Elena. Son comportement est-il responsable ?

Au bout du chemin, une forme de résilience. L’actrice Marta Nieto, bouleversante dans le rôle d’Elena, est à la hauteur du sujet. Car c’est bien le thème central que Rodrigo Sorogoyen veut aborder. Quels chemins tortueux faut-il parfois emprunter pour venir à bout de tourments que l’on croit éternels?

So Long, My son

Film de Wang Xiaoshuai

Avec Yong Mei, Wang Jing-Chun, Qi Xi

Date de sortie en France : 3 juillet 2019

La survie. C’est ce qu’incarnent de façon prodigieuse les deux acteurs du film « So Long, My son », Yong Mei et Wang Jing-Chun, très justement récompensés lors du dernier Festival de Berlin. Ils forment un couple (Liyun et Yaojun) frappé par un drame, la mort accidentelle de leur fils parti jouer avec un ami près d’un barrage. Leur regard, leur corps, leur voix : tout exprime chez eux la douleur infinie, le manque et la tentative de vivre encore malgré la perte. Le film a l’ampleur d’une fresque, les différentes époques de la vie du couple (avant le drame, après) se mélangent dans une mise scène brillante qui rend aussi compte des transformations d’un pays qui se modernise à grande vitesse et s’adapte aux lois du marché mondial. Car au delà du récit intime, c’est trente années d’histoire contemporaine de la Chine qui sont évoquées au travers notamment de la mise en place, à la fin des années 70, de la politique de l’enfant unique (et de son corollaire, les avortements forcés), politique qui pèse de tout son poids sur les familles. La liberté individuelle a peu de place, le contrôle social très présent. Dans ce contexte, le deuil d’un enfant unique est vécu d’une façon singulière car à quoi se raccrocher pour continuer à espérer dans le futur? A ce titre, le personnage du fils adoptif est passionnant. Peu de choses sont expliquées sur les conditions d’adoption de ce garçon par les parents endeuillés. Ils lui donnent le prénom de leur fils disparu, comme une tentative d’effacer l’épreuve qu’ils ont traversée. Mais les relations sont difficiles et une nouvelle séparation a lieu, très douloureuse… Le film explore aussi le thème de la culpabilité et montre qu’oser prendre la parole et se libérer de secrets trop longtemps enfouis est indispensable pour continuer à vivre. L’émotion est immense, le regard de ces parents restera longtemps dans la mémoire des spectateurs.