L’innocent / Sans filtre (Triangle of Sadness)

source image : http://www.lemonde.fr
source image : http://www.franceinfotv.fr

Les films de Louis Garrel et de Ruben Östlund sont deux coups de maître sortis récemment au cinéma et à côté desquels il serait dommage de passer. Sous des allures de polar, de parodie de film de braquage et de comédie romantique, « L’Innocent » fait beaucoup rire et offre aux spectateurs quelques scènes mémorables. « Sans filtre » (« Triangle of Sadness »), Palme d’Or du dernier Festival de Cannes, n’est pas en reste. On rit aussi mais d’un rire différent, peut-être nerveux. Sur le yacht pour ultra-riches sur lequel se déroule une bonne partie de l’histoire, le réalisateur suédois orchestre avec maestria la mise en scène du malaise. 

Le thème de la relation amoureuse est commun aux deux films, traité de façon très différente. Dans le film de Garrel, deux histoires s’entrecroisent : Sylvie (Anouk Grinberg) tombe folle amoureuse de Michel (Roschdy Zem) qu’elle rencontre en prison. Ils se marient. Son fils Abel, (Louis Garrel) qui voit d’un mauvais oeil le remariage de sa mère, se remet quant à lui petit à petit de la mort de sa femme. Clémence (Noémie Merlant), une amie, est très présente pour lui. Elle est la joie et la bonne humeur incarnée. On comprend cependant très vite qu’elle refoule ses sentiments… D’un côté, un amour qui se vit pleinement et passionnément, de l’autre une grande pudeur et un blocage. Le grand talent du réalisateur est de mêler les registres : sur le parking d’un resto-routier, il filme l’abracadabrantesque braquage d’un camion transportant des boites de caviar en même temps que la naissance d’un amour ! C’est une scène d’anthologie qu’on n’oubliera pas. Le talent (comique) de Noémie Merlant est irrésistible. 

Dans « Sans filtre », un couple est aussi au coeur du récit, celui formé par Carl et Yaya. Tous deux sont mannequins professionnels. Leur image, instagrammée au quotidien, est leur gagne-pain. La notoriété (singulièrement celle de Yaya)  permet à ces deux personnages de se faire inviter sur une croisière de luxe à bord d’un yacht. Cette croisière est l’occasion pour Ruben Östlund de décrire de façon hilarante et très grinçante le monde des ultra-riches. Un monde totalement déconnecté du réel, cynique, quasi inhumain. Le riches se gavent, profitent de leurs privilèges avec outrance en exigeant une soumission totale du « petit » personnel… Une tempête (qui donne lieu à une scène incroyable dans laquelle le spectateur ressent lui-même le malaise) et un événement inattendu viennent chambouler l’ordre établi. Les classes sociales, jusque là si hermétiques les unes aux autres, vont devoir se parler, vivre ensemble. Pendant un temps, les injustices disparaissent… Le film est sans doute, par certains côtés, caricatural mais tellement jouissif ! La construction du scénario (en trois parties distinctes), la mise en scène, le talent des comédiens font de ce film un grand moment de cinéma. 

Peter Von Kant

Source image : http://www.telerama.fr

Film de François Ozon

Avec Denis Ménochet, Khalil Gharbia, Isabelle Adjani…

Date de sortie en France : 6 juillet 2022

Peter Von Kant est un homme profondément malheureux. Cinéaste à la renommée internationale d’une cinquantaine d’années, il vit dans un très bel appartement à Cologne accompagné d’un assistant dévoué et soumis qu’il prend plaisir à maltraiter et à humilier à la moindre occasion. L’alcool, la drogue sont par ailleurs des dérivatifs qui l’aident à calmer les angoisses dans lesquelles le plonge la solitude. Puis vient une rencontre qui change tout, pendant un temps.

Son amie Sidonie, actrice et chanteuse célèbre (formidable Isabelle Adjani), lui rend visite et lui parle d’un jeune homme qu’elle aimerait lui présenter. Il s’appelle Amir et son charme est dévastateur. Le coup de foudre a lieu, les yeux du cinéaste s’illuminent à nouveau. Une joie de vivre intense renaît. Une envie de créer aussi. Peter décèle chez Amir des qualités qui peuvent faire de lui une star. Il est beau, il a de l’allure… Usant de toute l’influence et du pouvoir que lui confère son statut de réalisateur reconnu, il veut l’introduire dans le milieu du cinéma, le pousse à devenir acteur. Très vite, il, lui propose aussi de vivre sous son toit. Hésitant, Amir se laisse pourtant convaincre. L’opportunité est trop belle…

François Ozon adapte librement une pièce de théâtre et un film de Fassbinder « Les larmes amères de Petra Von Kant ». Petra devient Peter et alors que le film originel évoquait le milieu de la mode, Ozon choisit de parler d’un monde qu’il connaît par coeur, celui du cinéma. Il est question de domination, de manipulation, de dépendance affective, d’histoire d’amour torturée… Autant de sujets que le cinéaste a abordé de nombreuses fois dans sa filmographie. On a parfois l’impression d’être au théâtre (comme dans « Huit femmes »): l’action se déroule quasi exclusivement dans un seul et même lieu (l’appartement de Peter), le jeu des comédiens paraît volontairement outré, ampoulé. La prestation de Denis Ménochet est particulièrement impressionnante. Avec une grande justesse, il parvient à rendre très crédible sa part de féminité par le corps, la voix, les attitudes. Il joue un personnage désespéré, violent, excessif et il réussit à le rendre presque attachant. Peter Von Kant est en quête d’absolu et exprime un besoin d’amour immense. Dans cette quête, il se perd car il semble mélanger réalité et fiction… François Ozon pose la question de savoir si la création artistique est compatible avec une vie personnelle sereine, apaisée. Au spectateur d’y réfléchir.

Une histoire d’amour et de désir

Film de Leyla Bouzid

Avec Sami Outalbali, Zbeida Belhajamor

Date de sortie : 1er septembre 2021

« Une histoire d’amour et de désir » est un bijou. Le thème de la rencontre amoureuse, tant de fois traité au cinéma, est ici abordé du point de vue masculin. Ahmed, le jeune héros de 18 ans, fait ses premiers pas à la Sorbonne et tombe très vite sous le charme de la belle Farah. Tous deux étudient les lettres et choisissent en enseignement optionnel la poésie érotique arabe. Leur passion commune pour la littérature les rapproche. L’attirance est réciproque. Peu à peu, ils se découvrent, se fréquentent, se baladent à Paris, ville qu’ils ne connaissent ni l’un ni l’autre très bien. Le film décrit à merveille les joies éprouvées par ces deux jeunes personnes qui profitent d’une liberté et d’une indépendance toute nouvelle. Les années d’université sont synonymes de rencontres multiples, d’expériences nouvelles, d’excès…

Ahmed et Farah n’ont pas eu le même parcours. Lui a grandi en banlieue parisienne, dans ce que l’on appelle un quartier. Elle vient de Tunis, est issue d’un milieu plus aisé. De façon un peu provocante, Ahmed qualifie sa nouvelle amie de « bourge ». Le sentiment amoureux peut-il faire fi de ces différences ? Pour aimer et oser aller vers l’inconnu, n’est-il pas nécessaire de dépasser les préjugés, les habitudes inculquées par son milieu d’origine ? Le jeune homme est tiraillé : dans son quartier, il a une image à assumer, celle du grand frère qui surveille les faits et gestes de sa jeune soeur ; à Paris, sa nouvelle vie sociale l’invite à quitter ses vieux réflexes, à évoluer, à changer. Le sentiment amoureux naissant et le désir qui l’accompagne le perturbent. Il est maladroit voire blessant à l’égard de Farah. La réalisatrice montre avec beaucoup de délicatesse combien il est parfois difficile d’ouvrir son coeur, de prendre le risque de l’amour, sans peur. Ahmed est touchant dans sa fragilité. C’est l’une des grandes qualités du film que de montrer à quel point les hommes, au début de leur vie amoureuse, se sentent démunis et parfois effrayés à l’idée de ne pas être à la hauteur. C’est un thème qui n’est pas si souvent exploré.

Leyla Bouzid est une réalisatrice de grand talent. J’avais adoré son précédent film « A peine j’ouvre les yeux » sorti en 2015.